Bombay Maximum City (conclusion de mon 4e voyage)

Trois jours après avoir quitté l’Inde, Bombay et Bollywood sur un coup de tête pour le Sri Lanka et dans un premier temps, ses jolies plages du sud, je me suis plongée dans le pavé qui pèse son poids dans mon sac : Bombay Maximum City de Suketu Mehta.

774 pages qu’elle fait l’édition française ! Alors qu’au fil des pages, je me demandais si j’avais bien fait de quitter Bombay, la 608e page a fini par me conforter dans l’idée que j’ai eu raison de suivre mon cœur et de fuir la 9e plus grande métropole du monde avec ces plus de vingt millions d’habitants.

Suketu Mehta est né à Calcutta en 1963. A quatorze ans, il a suivi son père à New York avant de venir s’installer, en 1998, à Bombay pour prendre le pouls de cette ville indienne et aussi enquêter sur la politique, la justice, la mafia très présente ici ainsi que les danseuses de bars et l’industrie cinématographique.

Alors qu’il raconte son expérience de scénariste sur le film Mission Kashmir avec les acteurs Hrithik Roshan et Sanjay Dutt accusé de recels d’armes ayant servi dans les émeutes sanglantes de 1992-1993 entre hindous et musulmans qui ont à jamais changées la donne, Suketu Mehta clore le chapitre Bollywood ainsi :

« C’est quand on m’a demandé d’écrire pour le cinéma, d’imaginer les vies dont rêvent mes compatriotes, que je me suis senti définitivement réintégré dans le pays où je suis né. Jamais un étranger, un firang, ne sera autorisé à approcher nos rêves. Tout ce qui touche Bollywood est atteint de démesure (c’est vrai des chiffres, des personnalités) mais cela étant, il s’agit d’abord et avant tout d’une histoire passionnelle. »

Comme le cinéma nord américain peine à pénétrer le marché indien (5% seulement des films distribués en Inde), les étrangers ne réussissent pas à Bollywood. De nombreuses stars indiennes ont vécu leur enfance à l’étranger, voire sont métisses mais aucune n’est étrangère (la seule exception : Kalki Koechlin née de parents français à Pondichéry mais elle m’a avoué se sentir beaucoup plus tamoul/indienne que française). Il en est de même avec les scénaristes, réalisateurs, producteurs, chorégraphes : Bollywood est un bastion indien tenu par des clans où les blancs sont utilisés et caricaturés.

Après trois voyages et neuf mois de tourisme en Inde, je souhaitais m’attarder à Bombay, ville qui pourrait être comparée à New-York aux Etats-Unis, Berlin en Allemagne ou Shanghai en Chine pour sa singularité au sein du pays. En un court mois, j’ai découvert les clubs de la jeunesse dorée à Juhu et les bars bobos à Bandra West loin du Leopold Café de Colaba, QG des routards.

A Bandra, Juhu, Versova, Andheri, les indiennes s’habillent court, se perchent sur des stilettos, boivent de l’alcool, fument en public et couchent avant le mariage. Ca fait con écrit comme ça mais quel bonheur de parler cul avec une indienne dans un pays où une veuve est considérée responsable du décès de son époux, où des femmes se font brûler le visage avec le l’acide par des amoureux éconduits, où le viol n’est pas un crime et où le fœticide féminin est pratique courante pour ne pas avoir à payer de dot.

Un mois, c’est trop court pour vraiment se sentir à l’aise à Bombay où chaque anodin geste relève d’un parcours du combattant. Il n’est pas simple de traverser une rue. Ni de convaincre un chauffeur de taxi de mettre en marche son compteur. Ni de grimper dans un compartiment de train sans se faire arracher un bout de peau. Ni d’assumer la jupe au-dessus des genoux dans les lieux autres que ceux climatisés (hôtels, restaurants, centres commerciaux, clubs). Ni respirer l’air fétide, chaud et humide de cette ville tentaculaire. Ni se balader seule au coucher du soleil sur Marine Drive comme les familles, les couples et les groupes d’amis. Ni devoir dire « non, je ne te donne pas mon tél » car pas envie que tu me déclares ta flamme matin, midi et soir.

Bombay recèle de trésors, de gens jeunes, dynamiques, ambitieux et de musiciens (Midival Punditz, Karsh Kale…), d’artistes contemporains comme Anish Kapoor dont j’ai découvert le travail à l’occasion de sa première exposition dans sa ville de naissance au Mehboob Studio,  qui veulent, tous, faire évoluer les mentalités. L’avenir est ici dans les mégalopoles asiatiques. L’Inde et sa capitale financière Bombay ont les deux pieds dans la mondialisation mais jamais, même si la classe moyenne explose et que les Nouveaux Riches Indiens deviennent des cibles commerciales pour toutes les multinationales du monde, les indiens ne s’occidentaliseront vraiment, je pense.

La complexité de l’identité indienne me passionne et, pour moi, aucun étranger (de toute façon, né hors caste) ne pourra jamais s’intégrer complètement dans cette société ritualisée.

(lu dans le journal, Salman Khan, multi-millionnaire star de Bollywood, apprenant que l’une de ses employés de maison voulait se marier, lui a pré-sélectionné trois-quatre garçons de la même caste qu’elle pour un réussi mariage arrangé)

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