Trois jours dans le Delta de l’Orénoque (Venezuela)

A défaut de cinq jours sur le Rio Caura, ce fut trois jours dans le Delta de l’Orénoque. J’ai alors troqué la rencontre avec les indiens Yekuana contre une rencontre avec les indiens Warao.

A 8 heures du mat’, à la Posada Don Carlo, Wolfgang, un sexagénaire allemand, se déplaçant difficilement même avec une canne (cause grosse arthrite) est venu nous chercher Daria, Xenia (deux copines moscovites) et moi-même avec sa vieille Land Cruiser pour nous déposer quatre heures plus tard au port de Uroaca.

A Uroaca, il nous a présenté notre guide, Vittorio. Vittorio était un gars du coin, obèse, qui ne parlait qu’espagnol et qui avait le visage marqué par la variole et l’alcool. A peine, prenions-nous place dans la pirogue que Daria et Xenia faisaient tomber les vêtements et se mettaient en bikini… En chemin pour le campement, nous sommes passés prendre la cuisinière et sa petite fille. Toujours en bikini, les deux russes, qui s’avéreront être de plutôt bonne compagnie au final, ont sorti un gros Nikon avec un impressionnant téléobjectif pour photographier les mômes nus qui traînaient dans le coin : plus ils étaient sales et morveux, plus elles shootaient.

Les paysages étaient à tomber. J’alternais entre crème solaire indice 50 et Insect Ecran Spécial Tropiques tout en tenant mollement mon chapeau de paille. Nous filions vite sur le Rio Grande avec notre pirogue propulsée grâce à un moteur Yamaha 75 chevaux (Yamaha doit être la marque étrangère spontanément citée par tous les pêcheurs du globe, non !?).

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Pendant les 24 heures suivantes, nous avons navigué sur les eaux du delta de l’Orénoque, observant des oiseaux multicolores dont le Grande Toucan (à prononcer avec l’accent espagnol), des singes dont les mythiques singes-hurleurs que t’as l’impression qu’ils s’entretuent tellement leurs cris sont effrayants et des dauphins. Nous nous sommes essayées à la pêche au piranah, en vain. Seul notre guide Vittorio (un autre Vittorio) en a attrapé un. N’empêche que la tentative fut tout ce qu’il y a de plus distrayant et exotique puisque que les appâts étaient… des morceaux de poulet.

Après une nuit dans une cabane de bois sur pilotis à écouter les bruits de la jungle qu’à côté le boulevard Clichy te paraît calme, Daria et Xenia s’en sont allées, cramées par le soleil, dans l’archipel de Los Roques me laissant seule pour 24 heures. C’est alors que José, un autre gars du cru, borgne, a fait son apparition dans ma vie : sur une minuscule pirogue mais toujours avec un moteur Yamaha de 75 chevaux, il m’a emmené sur des eaux tumultueuses dans la communauté indigène Yabinoko où vivent des indiens Warao.

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Sur place, en début d’après-midi, c’était encore l’heure de la sieste alors à part boire une bière tout en regardant les dauphins sauter, y avait pas grand chose d’autre à faire. José, il avait l’air de trouver ça cool, une touriste qui lui offre des bières et qui est contente juste en regardant le fleuve. De temps en temps, y avait un vieux qui venait nous tenir compagnie, sur notre banc, puis repartait claudiquant comme il était venu.  A un moment, José a dû se dire que je m’ennuyais alors il m’a emmenée voir des animaux encagés qui étaient prêts à passer à la casserole. Y avait une biche et d’autres grosses bestioles inconnues de moi dont un espèce de ragondin géant. « Bueno » m’a juste dit José, se léchant les babines.

Plus tard, on a déambulé sur la route principale : des planches longeant les bicoques en bois sur pilotis. Parfois, il manquait des lattes et fallait sauter en évitant les clous rouillés qui dépassaient. Devant la maison la plus entretenue, je me suis stoppée (s’il n’y avait pas eu des bonshommes à l’intérieur des autres, j’aurais dit qu’elles étaient abandonnées).  La maison entretenue appartenait à une vieille et hospitalière dame qui n’était pas une indienne Warao mais une métisse vénézuélienne et martiniquaise par son père. Une salsa assourdissante s’échappait d’une pièce : j’ai cru à une fiesta et étais prête à enchaîner les danses endiablées avec qui voudrait mais en fait, c’était juste, son fils trisomique, dans une pièce tristement vide, l’oreille collée à un mur de son ! Avec José et la vieille dame, on s’est assis pendant une heure sur un autre banc, sans rien se dire, juste en regardant les enfants nus jouer dans le fleuve.

Dans les autres maisons, jonchées de détritus, des nuées d’enfants débraillés jouaient à la guerre avec des fusils en bois fabriqués maison tandis que des adultes regardaient des telenovelas sur les chaîne du câble. Y avait même un ado qui se faisait une réussite sur un PC portable !

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Delta de l’Orénoque au soleil couchant

Au soleil couchant, on s’est repris une petite bière avec José, devant l’unique magasin de cette commuanuté Warao dans le Delta de l’Orénoque. Les hommes affluaient pour s’acheter des bouteilles de rhum tandis que les femmes préféraient du poisson séché. Les hommes enquillaient les bouteilles tandis que les femmes chaloupaient vers leur bicoque pour préparer le dîner. La nuit tombante, les hommes devenaient franchement ivres. Tellement qu’un vieux a chuté dans le fleuve et que les autres ont mis un long temps avant d’aller le repêcher. Avec José, cela a été notre signal pour décoller et s’en retourner au campement.

Mon meilleur souvenir de ces trois jours dans le Delta de l’Orénoque ? Le retour au clair de lune à bord de cette minuscule pirogue sur les eaux agitées du Rio Grande avec le borgne José et ma torche frontale (Décathlon, 4,95 euros) pour être visibles par les autres pirogues et pour trouver le bras du Rio Grande au bout duquel se trouvait l’accueillant campement.

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Le campement Orinoco Queen

A notre arrivée à l’Oricono Queen, Vittorio était surexcité ! Il venait d’échapper à la mort par morsure de serpent : alors qu’il dormait paisiblement dans le hamac que j’aimais aussi squatter, il a entendu un bruit dans les broussailles puis vu une couleuvre que si elle te mord, tu as une heure pour te repentir avant de saluer Saint-Pierre (ouais, je suis devenue catholique en Amérique du sud). Bref ! Vittorio, c’est un costaud gars du cru et il a attrapé un balai à portée de ses mains pour fracasser la méchante couleuvre. Depuis deux heures, il mitraillait le serpent mort avec son smartphone, une torche à pétrole dans la main gauche pour l’éclairer.

Avec tout cette excitation, la soirée au campement a été joyeuse. Nous avons bu de nombreuses bières et lorsqu’ils ont été ivres (surtout Vittorio, le contre-choc, sans doute), je suis allée me coucher, bercée par les cris des singes-hurleurs. Vittorio, toujours heureux d’être en vie, a joué les prolongations à la bodega du coin à quelques rivières d’encablure et est rentré en pleine nuit faisant un boucan de tous les diables que j’ai cru, dans un demi-sommeil, que les espagnols débarquaient de nouveau.

Le lendemain, c’est le fringant Luis, la moustache à demi-rasée que j’en ai déduit qu’il n’avait pas de miroir chez lui (mais des bouteilles d’after-shave, oui), qui m’a guidée dans une autre communauté Warao.

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Fillette Warao

Dans ce campement, quatre ou cinq bicoques sur pilotis se suivaient. Autour des maisons de bois, des monticules de détritus, des cabots affamés, des enfants sous-alimentés et surtout, surtout, des regards vides. Comme j’avais expressément demandé, à Wolfgang, de visiter des communautés indigènes, Luis m’a présentée à une dame édentée dans une première maison. Avec ses deux filles pré-pubères, elles ont sorti colliers, bracelets et autre artisanat Warao en me regardant inexpressives. Des tonnes de mimiques et autres sourires pour leur en arracher un… Je me sentais très mal à l’aise. Ces gens sont pauvres, c’est acquis mais toute la misère du monde semble aussi peser sur leurs épaules. J’ai acheté deux babioles. En partant, je me suis retournée pour les regarder une dernière fois : elles n’avaient pas bougé et étaient toujours accroupies dans la boue, les colliers enroulés autour de leurs bras et les toucans en bois, posés sur les chiffons.

Dans la deuxième maison, des fillettes (entre 5 et 7 ans) peignaient des planches de bois en rouge avec leurs doigts. Ah tiens !  Une belle occasion pour créer du lien, me suis-je stupidement dit, en plongeant mes doigts dans la bouteille d’eau minérale coupée pour moi aussi, badigeonner les planches. A peine commençais-je, qu’elles sont parties se laver les mains dans le fleuve. C’était de la peinture à l’huile, très grasse… Tandis que les gamines se raclaient les doigts avec des branchages, Luis m’a apporté un chiffon imbibé d’essence que j’ai partagé. C’est seulement à ce moment-là, qu’elles m’ont portées une infime attention. Les doigts imbibés d’essence, j’ai machinalement sorti une lingette et en ai offerte aux fillettes tout en regrettant mon geste au moment où je le commettais puisque ces lingettes parfumées sont non biodégradables et qu’elles allaient assurément finir dans les eaux du Rio Grande… Une heure plus tard, les fillettes se frottaient toujours les mains avec les lingettes, une étincelle dans l’œil. C’est la seule que je leur verrais.

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Tressage hamac

Dans la troisième maison, une vieille dame tressait un hamac. Les hamacs Warao seraient prisés sur les marchés. En tous cas, pas par eux-mêmes : tous leurs hamacs étaient des produits synthétiques. Après l’avoir longuement observée, je lui ai demandé si je pouvais essayer. J’y arrivais ! Très fière de moi, j’ai tressé le hamac la libérant pour changer la couche (jetable) de sa petite fille d’une semaine et moins de trois kilos. Au bout d’une heure, toujours à tresser le hamac (j’apprendrais qu’il lui faut un mois pour fabriquer un seul hamac), Lius m’a annoncé que nous devions partir. La vieille dame, qui semblait me trouver gentille même si elle a refusé que je la photographie, s’est alors excusée de ne pas pouvoir m’offrir un soda qu’elle n’avait pas.

Tout ça pour vous dire, que cette rencontre avec les indiens Warao m’a totalement déstabilisée et j’ai refusé, par la suite, toutes les excursions, au Venezuela puis au Brésil dans l’état de l’Amazonas, qui incluaient la visite d’une communauté indigène.

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