Accusée de faire travailler un enfant !

Il n’existe pas de « jour off » lorsqu’on voyage : 24h/24h & 7j/7j, vous devez assimiler des codes et faire l’effort de comprendre/d’émettre des hypothèses/d’interpréter  des comportements qui vous paraissent parfois archaïques ou juste surprenants ; sans compter, que vous êtes constamment confrontés au dénuement de certains et au manque d’éducation d’autres.

trois-gracesÉvidemment, cet entrechoc des cultures permet de grandir, de s’ouvrir l’esprit et reste complètement lié à la notion de voyage mais j’avoue qu’un maximum d’émotions dans un temps concentré me désoriente un peu ces quelques jours.

Hier, pour la première fois, je me suis demandée ce que je foutais en Inde !

Enclavée au cœur du Madhya Pradesh, Khajuraho est une paisible ville (20 000 habitants seulement) au centre de l’Inde, réputée pour ses sublimes temples aux sculptures érotiques (je vous en parle prochainement).

Le Ministère du Tourisme investit beaucoup d’argent pour que Khajuraho devienne un centre touristique plus fréquenté : en 2008, l’aéroport s’ouvrira aux vols internationaux, une nouvelle ligne ferroviaire reliant Varanasi (ex-Benarès) est en construction et les temples subissent actuellement une restauration.

Avis aux restaurateurs et hôteliers en herbe : Khajuraho est LE lieu où investir en Inde du Nord.

En tant que touriste en Inde deux options s’offrent a moi :

  • Faire du tourisme culturel et jouir de paysages magnifiques, prendre de belles photos  pour mes vieux jours et partager de bons moments avec des touristes européens, américains, australiens et sud-coréens dans nos enclos labellisés par le Lonely Planet.
  • La même avec des moments d’immersion dans la culture et société indienne.

Après un voyage en 2003 de près de six mois en Afrique, j’ai abandonné toute idée de construire de belles et sincères amitiés avec des locaux ; cela peut vous paraître dur ou stupide mais le déséquilibre financier Nord/Sud s’octroie une trop grande place pour que se nouent, pour moi, de désintéressées relations au-delà des différences culturelles qui peuvent s’avérer être d’insurmontables barrières.

Savez-vous que je fume quotidiennement en Inde, le salaire journalier de 2 paysans du Rajasthan ? En France, celui de 12…

Les occidentaux font rêver parce qu’aux moeurs plus légers (drogue, sexe, alcool) et surtout parce qu’au pouvoir d’achat incomparable… L’expression « porte-monnaie sur pattes » a encore de beaux jours devant elle…

Alors, je me protège… peut être de façon exagérée… même si parfois je ne porte plus uniquement un regard anthropologique : je peux aussi me laisser aller et alors me surprendre à m’investir avec émotions dans une rencontre.

touriste-khajuraho

Chaque ville possède ses arnaques pour soutirer de l’argent aux touristes : Pushkar et son passeport, Khajuraho et ses enfants plus ou moins scolarisés qui, après des décennies de tourisme de masse, ne réclament plus uniquement des stylos et des bonbons mais de l’argent pour le fonctionnement de leur école : ils vous la font  visiter, vous présentent leur instituteur avec qui ils ont un deal et vous vous retrouvez vite à céder, par compassion, de grosses sommes d’argent pensant réaliser une bonne action… Que nenni  ! Votre argent finit juste dans la poche de l’élève et de son instit !

Cesar et Amit
Cesar et Amit

A peine arrivée à Khajuraho, j’ai retrouvé par hasard un touriste espagnol, Cesar, rencontré précédemment à Pushkar. Cesar était flanqué d’un gamin de 12 ans : Amit

Amit appartient à la caste des brahmanes (ce qui peut sembler « bien » mais en qualité de fils de paysan, ce « bien » est annulé…). Il est très éveillé et parle un bon anglais malgré son bégaiement qui lui vaut d’être considéré ni plus ni moins comme un pestiféré par les autres enfants. Il aime être en contact avec des touristes, pas particulièrement pour l’argent, juste pour apprendre de nouvelles langues et pour combler sa solitude.

J’avoue, qu’ « habituée » à voir des enfants non scolarisés, le cas de Amit ne m’a pas préoccupé plus que cela… Tout juste, un  » Tu ne vas pas à l’école aujourd’hui ? » contré par un « Mon école est fermée pendant 3 jours cause préparatifs de festivités pour le jour de l’Indépendance. »

Le lendemain,  au petit-déjeuner, le fils du propriétaire de notre hôtel nous a sévèrement sermonnés en nous accusant d’encourager la déscolarisation et de faire travailler un enfant ! Abasourdie, j’ai alors culpabilisé et expliqué à Amit que nous devions annuler notre nouvelle journée de vélo dans la campagne. Il a alors fondu en larmes et juré, craché qu’il n’avait pas d’école ce jour-là ! Comment dans cette pénible situation refuser une journée de plaisir promise à un gosse de 12 ans ?

canyon-khajuraho
Canyon dans les environs de Khajuraho

Nous avons donc parcouru 40 kilomètres dans la campagne indienne. Un bonheur ! Sur le chemin du retour, Cesar, acteur en Espagne et clown pour des ONG à ses heures perdues, a improvisé un show dans un village le long de la route : une trentaine de mômes ont alors accouru et oublié leur traditionnelle rengaine « Chocolate ? », « Pen ? « , « Chapati ? »… Ils riaient aux éclats devant ses pitreries ! Un vrai moment de grâce… A peine, avions-nous de nouveau pédaler quelques kilomètres que deux policiers en moto, nous ont interceptés : tout sourire avec nous (surtout avec moi…), ils n’en ont pas moins maltraité (tiré l’oreille brutalement) et insulté notre jeune guide en herbe :  » Si nous te revoyions en compagnie de touristes, on t’emmène au Poste de Police ! »  Seconde crise de larmes de la journée…

Peut être ai-je involontairement encouragé un système perverti mais est-ce ma faute si un enfant de 12 ans, maltraité par les siens alors qu’intelligent et perspicace, préfère faire l’école buissonnière pour s’amuser avec des touristes qui lui parlent correctement et lui offrent des glaces au chocolat ?

Quelle est la situation exacte de Amit (niveau de vie, vie familiale, relations avec les autres, niveau scolaire, honnêteté et sincérité) ?

Cesar est parti ce matin et je ne sais plus quelle attitude adopter…

Actualisation 2015 / Amit a aujourd’hui 18 ans et notre amitié est précieuse.

5 pensées sur “Accusée de faire travailler un enfant !

  • 1 février 2007 à 03:59
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    @ Corinne : merci… Cela me fait tres plaisir !
    @ AurelieT et Vincent : Si vous lisez ma note suivante, vous verrez que je suis de nouveau au nirvana… et que je crois que cela fait parti du voyage, surtout en Inde, de passer par tous les extremes… d’autant plus pour une sanguine comme moi…
    @ Marie : merci pour ce commentaire interessant quoique tu en penses ! 🙂 Effectivement, en agissant avec le coeur, certaines situations s’ameliorent, tel que dans ce cas present.

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  • 29 janvier 2007 à 08:32
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    Bonjour Céline,
    Je sens comme une pointe d’amertume … serait-ce le 2ème coup de blues du voyage ?
    En fait, je crois que l’Inde fait souvent cet effet-là.
    Pour la mésaventure que tu décris, ne te pose pas trop de questions (il y a des réponses que tu n’es pas venue chercher là), tu t’es trouvée au mauvais endroit au mauvais moment, c’est tout. Ne le prend pas pour quelque chose de personnel, ça aurait été pareil avec un autre touriste. Ce sont les rêgles du jeu du tourisme … et puis la fatigue n’aide pas pas à voir clairement.
    Allez, ressaisis-toi. Tu ne changeras pas l’Inde mais l’Inde ne doit pas te changer complètement.
    Bonne continuation.
    A bientôt.
    15.

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  • 29 janvier 2007 à 07:10
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    La Belle, éternelle question du touriste tiraillé entre le « bien » théorique (ne rien faire pour encourager des liens de dépendance économique) et l’adaptabilité du cas par cas… selon sa conscience… Si on ne fais rien, on ne vit rien, et si ce n’est pas avec toi, ce sera avec d’autres… et après tout, l’important est aussi de vivre de beaux moments, laisser quelques soux juste parfois synonymes de survie (je sais cette impression d’être une vache à lait et la frustration de ne se sentir que considérée comme tel).
    Je crois de toute manière qu’il n’y a pas de réponses, pas de vérités. Je suis, au cours de mes périples, passée par tous les points de vue et ai changé mille fois d’avis… Peut être juste « sentir »… s’écouter… discerner les plans attrape couillons, et ceux ou une certaine sincérité retentit.
    Car quoi que nous fassions ou pas, nous ne pouvons pas influencer comme nous le souhaiterions, et est-ce à nous de la faire? Et selon quels codes? les nôtres? qui n’ont rien à voir avec les leurs… Qui possède la bonne parole? Où est la vérité? Quelle portée réelle ont nos actions ou non actions dans chaque cas?
    Et accepter parfois le risque de l’erreur…
    Mais dans tous les cas, nos décisions, faite avec coeur et « amour » seront toujours porteuses de sens pour les bénéficiaires… voilà d’incroyables Lapalissades, non?!!!!
    En tout cas, continue de donner et de recevoir, sister, fi-ca des illusions de bonne parole…
    PS: Ah, Khadjuraho, j’étais tombée en amour d’un petit artiste qui travaillait le bois et faisait des statues incroyables…. Profites, que ne donnerai-je pour être avec toi… le chomdu se précise ici… Les bizouxxxxx

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  • 28 janvier 2007 à 17:18
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    Difficile, ce cas de conscience !
    Ce n’est jamais évident de ne pas faire de « boulette » lorsqu’on est un étranger dans un pays…
    Cela dit, j’espère que ça ne te démoralisera pas pour le reste de ton séjour 😉
    Bises

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  • 27 janvier 2007 à 11:33
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    Juste pour te dire que je rattrape à l’instant la lecture de tes excellents billets pour cause de boulot par dessus la tête, et que tu m’offres de vraies bouffées d’oxygène et de culture 🙂 Merci à toi…

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