Le business des figurants à Bollywood

Après 10 jours à Bombay, cinq tournages et des dizaines de questions : « Tu ne vas pas recommander aux français de venir à Bombay pour faire de la figuration, hein ? » m’a demandé, inquiet, Lorenzo, un italien qui fait ce job depuis plus de dix ans.

Une trentaine d’occidentaux vivent à Bombay de septembre à mai (les tournages s’arrêtent pendant la mousson) grâce à l’argent de Bollywood. Ils apprécient peu que les touristes acceptent de jouer les figurants pour moins de 800 roupies (16 euros), leur tarif minimum. Par rapport aux figurants indiens qui se sont organisés en association, les occidentaux sont isolés et leur travail illégal : non déclarés, tous risquent l’expulsion et une interdiction de territoire de 10 ans. Seuls deux ou trois occidentaux à Bollywood possèdent un visa de travail.

Les touristes cassent les prix du marché en acceptant de jouer les figurants, voire les silhouettes ou même les acteurs de compléments pour un tarif unique revu à la baisse d’années en années. Ne serait-ce qu’en deux semaines, avec l’afflux massif de nouveaux arrivants, les rémunérations sont passées de 500 à 400 roupies pour une journée de tournage !

Moins d’une dizaine de Bollywood Boys (chasseurs de figurants) se partagent ce marché florissant avec plus de 600 productions chaque année. Ils n’hésitent pas à distribuer des backchichs aux policiers de Colaba (le quartier du Taj Mahal Palace au sud de la péninsule où sont parqués les touristes) et à commissionner des rabatteurs qui prennent de gros risques pour 100 à 200 roupies par figurant. Difficile de savoir combien les Bollywood Boys gagnent sur chaque figurant. Les budgets varieraient selon la taille et l’origine de la production : on parle de 2000 à 2500 roupies (40 à 50 euros).

Sur les cinq tournages auxquels j’ai participé (dont une production indo-américaine et une production anglaise – le prochain film de Danny Boyle) et qui ont brassé au total une centaine de figurants occidentaux non déclarés (européens, nord-américains et australiens/néo-zélandais), je n’ai accordé qu’une seule fois la cession de mon droit a l’image !

Bollywood use et abuse des figurants, pas seulement occidentaux. Les productions sont également gourmandes en figurants indiens. Il existe trois catégories. Ceux qui font partis de l’association des figurants indiens ont des cachets réguliers mais à des tarifs réglementés peu avantageux puis les « mercenaires » qui sont en contact direct avec les Bollywood Boys et qui négocient eux-mêmes leurs tarifs et enfin ceux castés dans la rue quand les carnets d’adresses ne suffisent plus à fournir les productions. Généralement, les indiens sont mieux rémunérés que les occidentaux exceptés… les enfants payés 10 à 20 fois moins !

Lors de mon dernier tournage de nuit (de 18h à 6h) sur la production indo-américaine The other end of the line avec le jardinier de Desperate Housewives Jesse Metclafe dans le rôle titre, une trentaine d’enfants ont joué les figurants à nos côtés, dans un centre commercial de la banlieue nord de Bombay reconverti en aéroport international. Leur coordinateur attitré les avaient ramassés chez eux en fin d’après-midi pour les rendre à leurs parents au petit jour. Autant en qualité d’occidentaux, nous avons un bus affrété par les productions autant les indiens se rendent sur les tournages par leurs propres moyens ; ils arrivent que ces enfants soient obligés d’attendre le premier train de 5h20 pour rentrer se coucher et rater l’école. 40 roupies sont versées aux parents pour chaque enfant ! (NDRL : 56 roupies = 1 euro).

La demande dépassant l’offre, les productions complètent leurs castings en faisant appel à des seconds couteaux. Moins râleurs que les touristes qui après trois heures d’attente se plaignent mais qui au final sont contents de « l’avoir fait » comme ils sont ravis « d’avoir fait » le Taj Mahal, les immigrés et les étudiants étrangers originaires d’Iran, de Chine, d’Afrique de l’Est ou majoritairement des ex-républiques d’URSS conviennent aux productions en petit nombre pour boucher les trous.

Marché en plein essor, la publicité à la télévision aime les occidentaux. Des castings sont régulièrement organisés. Les tarifs deviennent ici intéressants (5000 roupies la journée soit 100 euros). Par contre, un seul agent pour occidentaux est reconnu pour son professionnalisme : il empoche 25% du cachet avec la preuve écrite de ce qu’il a touché. L’abus courant des Bollywood Boys est de promettre des tournages à l’extérieur de Bombay ou des rôles mieux rémunérés pour inciter les touristes à prolonger leur séjour et ainsi les utiliser  encore et toujours pour de la figuration à bas prix. Il est toujours intéressant pour un Bollywood Boy d’avoir deux ou trois occidentaux sous la main pour répondre à des urgences.

Alors, tous acteurs à Bollywood ? Au delà de nos critères occidentaux de beauté qui diffèrent en Inde – ici la peau blanche suffit-, en prolongeant son séjour à Bombay, en possédant un téléphone portable avec un numéro indien, en soignant ses contacts avec les coordinateurs et agents (filles seules : pas trop proches les contacts, ils sont affamés…), en parlant anglais plus que couramment et surtout avec du culot et de la chance, c’est possible. A l’instar de Glen. La cinquantaine joufflue, Glen est un ouvrier australien qui a passé des années à creuser le tunnel sous la Manche et ainsi épargné de quoi vivre chichement quelques années en Inde. Il interprète un officier anglais pendant l’Indépendance dans une superproduction indienne. Pour un tournage de plus d’un mois dans le Gujarat, il a gagné 6000 euros. « Qui aurait crû que je serais acteur à Bollywood un jour ? » se demande, hilare, Glen, devant ses performances cinématographiques archivées jusqu’à la moindre apparition sur son ordinateur.

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