Après le jardin d’Eden, Hébron… (Part. Two)

En route pour la Moquée d’Ibrahim et Le Tombeau des Patriarches à Hébron avec Amar, un guide non professionnel au débit de mitraillette (quelle étrange expression quand on y pense, hein…).

C’est qu’Amar, il en a des choses à me dire. Il a besoin de parler. De sa ville natale, des colonies juives en son centre, de la non liberté de circuler des palestiniens, du massacre d’Hébron. A plusieurs reprises, je suis obligée de lui demander de ralentir son débit, de répéter, de prendre le temps de m’expliquer clairement.

Après le marché, nous pénétrons dans la médina où des marchands me hèlent tous les dix mètres pour me demander d’acheter un souvenir. Ils ont de nombreux keffiehs de toutes les couleurs. Des chemisiers cousus dans le célèbre tissu noir et blanc, à l’origine coiffe traditionnelle des paysans, popularisée par Yasser Arafat et symbole dorénavant de la résistance palestinienne. L’un des marchands me demande de lever la tête : ô surprise ! Un grillage recouvre la ruelle ! Emprisonnés sont donc les rares marchands encore en activité dans cette portion de la médina… ou plus exactement ils se protègent ainsi des projectiles en tous genres que balancent les colons qui vivent au dessus ! Amar m’explique qu’il n’existe plus qu’un seul chemin pour accéder à la mosquée. Tous les autres sont bloqués par des checkpoints ajoute-t-il, dépité. A la fin du souk, nous poussons un tourniquet (à sens unique) de plus de deux mètres pour accéder à une autre ruelle avant de nous retrouver sur une place où nous attendent deux nouveaux checkpoints avec trois militaires israéliens lourdement armés devant chaque : l’un pour entrer à la mosquée, l’autre au Tombeau des Patriarches. Il faut vous dire que pour les juifs et les musulmans, ce lieu est le plus saint après le Mont du Temple qui abrite le Dôme du Rocher à Jérusalem.

Devant le premier checkpoint, je montre mon passeport puis traverse un détecteur de métal avant de me couvrir la tête et d’ôter mes sandales.  Amar m’accompagne. La mosquée n’a rien d’extraordinaire pour moi même si Amar s’extasie sur une grille métallique sous laquelle se trouve une grotte qu’Abraham/Ibrahim aurait choisie pour être le lieu de repos de sa descendance. A travers une autre grille, j’aperçois les cénotaphes des patriarches (Abraham, Isaac et Jacob) et de leurs épouses. Quelques touristes arabes prennent des photos et profitent de la présence de Amar pour lui poser des questions. Un type lit en attendant la prière de 16h. Une petite fille court sur les tapis. Deux vieux papotent sereinement.

Tombeau des Patriarches
Bienvenue à Hébron !

Devant le deuxième checkpoint (à cinquante   mètres du premier), tandis que le militaire en faction toise Amar, je tends mon passeport. Il ne le prend pas mais me demande suspicieux si je suis accompagnée par ce palestinien. Amar répond à ma place, le torse bombé, quelque peu narquois car fier d’avoir une bonne raison d’être planté face à ce gars : « Je suis guide. Elle est touriste et veut visiter Le Tombeau des Patriarches donc je l’accompagne mais rassurez-vous, je sais que je ne peux pas aller plus loin ». « Quelle est votre religion ? » me demande alors sèchement le militaire. Complètement désarçonnée par la question et la tension entre les deux hommes, je réponds « agnostique » sans savoir comment le prononcer en anglais et m’y reprenant deux ou trois fois. Personne ne comprend ce que je dis. Et là, pour une raison qui m’échappe, je m’entends bafouiller que « je ne suis pas sûre que Dieu n’existe pas même si je ne suis pas sûre qu’il existe en fait » puis (enfin !) me stoppe dans mon élan « philosophique » lorsque je croise le regard du militaire, incrédule… Avec un rire nerveux, je me reprends et lance la formule magique : « chrétienne » avant de me tourner vers Amar et de me justifier péniblement : « Bah oui, mes parents sont catholiques donc je suis chrétienne hein !? ». Enfin, le militaire se saisit de mon passeport puis me fait un signe de tête m’autorisant à passer le détecteur de métal. Je me retourne alors pour signifier à Amar, planté là entre deux checkpoints, que je ne serais pas longue. Après des escaliers, nouveau checkpoint à l’entrée de l’édifice. Un nouveau militaire me stoppe et me demande tout à fait sérieusement si j’ai des armes (« weapons« ). Devant l’absurdité de la question, j’éclate de rire sans répondre en traversant un nouveau détecteur de métal. Le (beau gosse) militaire rit aussi.

Tombeau des Patriarches
Entrée palestinienne du Tombeau des Patriarches, vue du côté israélien

A l’intérieur, l’ambiance est tout autre que celle de la mosquée. Ici, c’est plutôt ambiance Jardin d’Eden avec des chérubins blonds qui rient aux éclats, des couples trentenaires resplendissants qui semblent échanger sur leur bonheur de vivre dans une colonie juive à Hébron. Un large buffet gratuit avec des pâtisseries et des boissons fraîches trône à l’entrée. Ils me ressemblent. Ils pourraient être moi. Vous. Nous. Ils ne dénoteraient pas sur le Canal Saint-Martin à Paris. A cet instant précis, je culpabilise de les avoir envisager comme de méchants oppresseurs du peuple palestinien. J’ai envie de rigoler avec eux pour m’extirper de cette ambiance déprimante qui règne à Hébron avant de m’interroger : à quel moment, ces gens qui semblent en pleine possession de leur capacité de réflexion, se décident à migrer dans les Territoires palestiniens avec la volonté de repeupler cette terre, que la « communauté internationale » leur refuse, de petits juifs !? Qu’est-ce qui les pousse à élever leurs enfants dans ce contexte ? Pourquoi ne choisissent-ils pas de se la couler douce sur les plages de Tel Aviv !? De quoi vivent-ils dans leur enclos !? Perdue dans mes réflexions, une vingtaine de jeunes recrues militaires pénètrent alors (sans arme) dans l’édifice. La majorité refuse poliment de porter la kippa qu’on leur propose à l’entrée. Un l’accepte mais la porte sur le côté en la coinçant avec ses lunettes de soleil tout en rigolant de sa connerie avec ses camarades hilares. Des jeunes qui débutent leur service militaire à Hébron !? I don’t know. Laissant jeunes recrues, familles sorties d’une pub Ricoré et adolescentes en slim, nouer des rubans sur les grilles derrière le Tombeau des Patriarches, je me décide à retrouver Amar qui doit toujours m’attendre, la rage au ventre.

Il m’attend effectivement dans une boutique de souvenirs tenue par un pote. Ils ne me posent aucune question sur ce que j’ai vu à l’intérieur. J’essaie de leur décrire mais cela ne les intéresse pas : ils les voient entrer et sortir. Ils les voient rire. Ils voient qu’ils sont mieux habillés qu’eux. Ils les détestent (ils ne le verbalisent cependant pas). Alors que le pote tente de me refourguer des céramiques « fabriquées par sa mère » je lui demande pourquoi il tient cette boutique alors qu’il n’y a quasiment pas de clients !? Bah, pour ne pas laisser la place aux juifs : si nous fuyons tous, ils étendront les colonies ! CQFD.

Amar me propose ensuite de faire un tour dans la médina : un seul chemin pour accéder à la mosquée mais deux ou trois, à partir de la mosquée, pour rejoindre le (nouveau) centre ville d’Hébron. Nous repassons alors un tourniquet et nous baladons dans des ruelles quasi désertes. Seuls quelques chats errent et des gamins jouent au foot. De retour au marché, alors que je pense que la visite est terminée, Amar me fait passer entre de gros blocs de béton pour me remonter la rue Shahuda dont je découvre la tumultueuse histoire :

Il y a 20 ans, la rue Shahuda était le centre névralgique d’Hébron où se tenait le marché principal. La rue Shahuda était également la rue principale pour se rendre à la mosquée. Le 25 février 1994, avec pour fond les accords de paix d’Oslo, un colon juif américain, membre d’un parti nationaliste-religieux a tué 29 palestiniens et blessé 125 autres alors qu’ils étaient en train de prier un vendredi, pendant le Ramadan, à la Mosquée d’Ibrahim (il était en habit militaire, muni d’un fusil d’assaut avec quatre chargeurs de munitions). Des émeutes suivirent le Massacre d’Hébron et Israël ferma la rue Shahuda. En 1997, le Protocole d’Hébron, signé par Benyamin Netanyahou, premier ministre d’Israël, Yasser Arafat, président de l’Organisation de Libération de la Palestine et Warren Christopher, secrétaire d’Etat américain divise la ville en deux secteurs : H1, alors peuplé de 10000 palestiniens et H2, 30000 palestiniens + 10000 colons juifs. La rue Shahuda est alors réouverte jusqu’à la seconde Intifada en septembre 2000.

Depuis quinze ans, les maisons ottomanes d’architecture mamelouk qui longent la rue sont laissées à l’abandon. Des barres bloquent les portes,  des étoiles de David sont taguées sur les murs et des drapeaux israéliens flottent. Au bout de la rue, un checkpoint avec des militaires empêche l’accès aux palestiniens et autorisent les touristes à pénétrer dans la colonie juive de Kiryat Arba, « peuplée majoritairement par des sympathisants et des militants du mouvement sioniste fondamentaliste Gush Emunimqui, engagé depuis 1974 dans le développement de petites communautés juives à proximité de zones à forte densité arabe » dixit Wikipédia.

Que je vous dise, Amar s’est fait un plaisir de, littéralement crier, ces explications prés du checkpoint où se tenait un jeune (beau gosse) militaire qui faisait, lui, mine de ne pas entendre les paroles provocatrices de mon guide alors que patrouillaient des « observateurs » : des jeunes occidentaux avec le brassard de leur ONG, missionnés pour désamorcer les tensions à des points stratégiques…
La « visite » terminée, je me décide à passer le checkpoint, seule, pour voir à quoi ressemble une colonie juive… L’herbe est verte. Les rues sont propres. Des panneaux indiquent vaguement le pourquoi de l’existence de cette colonie où seraient « les racines du peuple juif ». Trop d’émotions en ce jour. Envie de fuir. De courir. D’hurler.

Panneau
Alors que je rebrousse chemin en pressant le pas, je croise un jeune palestinien, jovial, qui revient de son travail. Il me propose de me montrer sa « terre ». Il m’inspire grandement confiance, je décide de le suivre et là, ô surprise, nous passons sans souci le checkpoint de la rue Shahuda avec le jeune militaire de tout à l’heure ! Je suis paumée : « Tu es bien palestinien !? Tu as le droit de passer ce checkpoint !? Amar, mon guide m’a dit ne pas pouvoir… » Sans se départir de son sourire, il me dit qu’il a le droit de passer ce checkpoint à la seule condition d’emprunter le chemin de terre à droite que je n’avais pas vu… Incrédule, je grimpe une colline via un petit chemin de terre qui se transforme en passage piéton bétonné (financé par une ONG américaine) pour rejoindre le quartier H2 d’Hébron où vivent donc des milliers de palestiniens comme lui ! Abasourdie, ma pensée, pourtant capable d’être retorse, n’aurait jamais pu envisager l’existence d’ une telle ubuesque situation ! D’une oliveraie, nous apercevons les immenses réservoirs d’eau potable (nerf de la guerre) de la colonie entourés du drapeau israélien et le centre de détention où mon nouvel ami a, un jour, passé cinq heures car, trop occupé à papoter, il avait franchi cinq mètres de trop après le checkpoint : « Cinq mètres, cinq heures de détention. Dix mètres, dix heures de détention. Normal mec ! «  lui lance-je en plaisantant. Fou rire (nerveux) de mon interlocuteur.

Le soir venu, dînant au Roi du Falafel avec Mo’, une folle envie de boire des bières pour oublier ce que j’avais vu/compris de cette dantesque journée me saisit, avant que mon hôte calme mes ardeurs : « Céline, je t’ai déjà dit qu’il est impossible d’acheter de l’alcool à Hébron… » Quelle ville de merde !

(Je conseille à toute personne foulant le sol de la Terre Sainte désireuse d’appréhender le conflit israélo-palestinien, de passer au moins quelques heures à Hébron. Vraiment. Sa visite devrait même être obligatoire pour tous !)

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