Déclaration d’amour à Khajuraho

La plupart des touristes en Inde choisissent l’itinérance (certains même à vélo !), de quelques semaines jusqu’à six mois. Je rencontre également des expatriés ainsi que des personnes investies dans des missions humanitaires ou plus fréquemment des occidentaux en quête de spiritualité s’initiant au choix au bouddhisme ou à l’hindouisme ; certains devenant même moines/nonnes ou partageant la vie d’un gourou dans un des nombreux ashrams que compte l’Inde. Certains touristes se fondent même avec les sadhus (aussi sales, aussi dénudés et avec les mêmes dreadlocks) : les « perchés » comme je les surnomme (affectueusement).

Nous sommes tous fascinés par ce sous-continent que je peine à décrire. Certains touristes se plaignent de la saleté (l’Inde est une déchèterie à ciel ouvert), des odeurs pestilentielles qui émanent d’innombrables tas d’ordures (à défaut d’herbe, les vaches se régalent de papiers gras) et de l’avidité des indiens. Néanmoins, tous avouent vivre des moments de grâce : dans la même minute, je peux effectivement me sentir en communion totale avec les indiens puis si loin de leur façon de penser qui au choix m’agace et/ou me rappelle les essentiels. N’est-il pas vrai que l’âge ne signifie rien ? N’est-ce pas plutôt l’expérience et les connaissances acquises au cours de notre vie qui priment ?

autel-priere-inde

Cette itinérance des voyageurs, les indiens l’assimilent même s’ils ne voyagent pas beaucoup (principalement pour raisons économiques) ; ils aiment savoir quelles villes nous avons visité avant et où nous allons après, même si souvent ils finissent par nous vanter les mérites de leur propre ville avant de nous mettre en garde contre les dangers qui nous guettent ailleurs : « Don’t trust in anybody ! » Ce qui n’est pas si faux, cela dit…

Pourtant, l’itinérance a ceci de pervers : nous partageons des moments extraordinaires avec les locaux mais dés que l’appel du large se fait sentir parce que nous avons l’impression d’avoir fait le tour d’un endroit, que nous sommes arrivés à la limite des échanges possibles avec les locaux, que nous avons un pseudo planning à respecter, que nous fantasmons sur des lieux accessibles en quelques heures de train/bus,  que la routine s’installe, que la réalité nous rattrape… Bref ! Pour 1001 raisons plus ou moins personnelles, pour la plupart, nous voyageons d’une ville à une autre, nous attardant sur certaines personnes, fuyant d’autres, nous arrêtant dans des endroits magiques, pestant contre d’autres… Nous butinons et nous orientons principalement au feeling.

Mon nouvel ami, Patel
Mon nouvel ami, Patel

A chaque fois, nous promettons à nos nouveaux « amis » de revenir l’année prochaine, de garder contact, par mail, téléphone ou voie postale. Dans L’odeur de l’Inde, Pier Paolo Pasolini nous livre ses premières impressions lors de son voyage en 1961 et se laisse à penser : « Chaque fois qu’en Inde, on laisse une personne, on a l’impression d’abandonner un moribond qui va se noyer au milieu des épaves d’un naufrage. On ne peut pas résister longtemps à cette situation ; désormais, toute la route de l’Inde derrière moi, était semée de naufragés qui ne me tendaient même pas la main. »

Pasolini tourmentait ses compagnons de route, je tourmente mes lecteurs avec mes scrupules…

Vous devinez que j’ai quitté Khajuraho, après deux semaines de bonheur quotidien :

  •  C’est ici que les portes des maisons se sont ouvertes à moi.
  • C’est ici que les âmes se sont épanchées, que les coeurs se sont ouverts et que les paroles se sont libérées.
  • C’est ici que l’on m’a donné deux boîtes d’allumettes pour 1 roupie.
  • C’est ici que j’ai vécu un de mes meilleurs moments de grâce : dans une gargote, deux vieux messieurs dont un sadhu ainsi que le gérant ont joué de la musique et chanté que pour moi : un mois qu’un touriste ne s’était pas arrêté sur cette route pourtant fréquentée puisque menant aux trois temples du sud !
  • C’est ici que l’on m’a offert des tonnes de cadeaux dont des boucles d’oreilles en argent pour me remercier d’avoir traduit des documents en français.
  • C’est ici que j’ai appris de nombreuses arnaques (comme payer les rabatteurs des hôtels pour être informé dés qu’une touriste esseulée débarque…)
  • C’est ici que j’ai réalisé que 80% des touristes seules cédaient aux avances pressantes des uns et des autres (ce qui justifie mieux le harcèlement sexuel dont je suis régulièrement victime… Toutefois, LE tombeur de Khajuraho s’est enfin pris une belle veste avec moi ! Hahaha !)
  • C’est ici que je pouvais venir à l’improviste dans certaines maisons, saluer tout le monde, ôter mes tongs, m’asseoir et me voir offrir un tchai.

Bref ! C’est ici que je me suis sentie comme à la maison : les vaches font dorénavant parti de mon quotidien. Même si l’Inde me réserve encore et toujours des surprises : j’ai vu un homme qui déambulait sur la route complètement nu  sans que personne s’en préoccupe : « Céline, c »est juste un saint homme de confession jaïn. – Ah bah alors… si c’est un saint. ».

Alors voilà, j’ai donné mes coordonnées, fait des promesses  : essayer de repasser par Khajuraho si je rentre en France de Delhi, revenir l’année prochaine pour le mariage de la petite dernière, réfléchir à l’ouverture d’un restaurant, envisager d’importer et d’exporter de l’artisanat, écrire une lettre de recommandation pour l’obtention d’un visa français, voir si des opportunités d’emploi existent dans des restos indiens à Paris etc

Merci Khajuraho.

8 pensées sur “Déclaration d’amour à Khajuraho

  • 10 février 2007 à 00:23
    Permalink

    @ ASF : Et toi ? Comment vas-tu ? Besoin d’air pur ? 🙂

    Répondre
  • 10 février 2007 à 00:21
    Permalink

    @ Marouschka : tu as raison, il ne faut pas que j’avance plus vite que la musiqe mais lorsque je ne vis que l’instant present, je decroche tellement que je me demande dans quel etat je vais rentrer ! OK, j’arrete ! 🙂

    Répondre
  • 9 février 2007 à 14:11
    Permalink

    Non Céline, je ne te vois pas comme quelqu’un d’égocentrique ! Je me suis mal exprimée en plus, parce que je voulais juste te donner quelques phrases pour t’aider à relativiser. Bouh, je suis nulle en expression orale-écrite !
    Là où nous sommes d’accord, c’est que ce voyage et son caractère fantastique, loin de notre réalité et de ta réalité professionnelle dont tu voulais t’échapper, amplifient sans doute tes sentiments. Mais non, ce n’est pas de l’égo, non, ce n’est pas un jugement de ma part.
    Je pense que tu es une personne sensible, à l’écoute, et que tous ces échanges que tu reçois comme des dons te touchent au plus profond ! C’est bien normal, tu as une chance folle et tu nous le retranscris merveilleusement bien ! Alors au diable les réflexions sur l’avenir, profites, profites et n’avances pas plus vite que la musique sur les conséquences que ce voyage aura sur ta vie. Sois juste là dans le présent pour notre plus grand plaisir aussi ! Merci Céline de me faire voyager au travers de tes yeux !

    Répondre
  • 9 février 2007 à 13:16
    Permalink

    Céline l’exploratrice ! Te lire est une bouffée d’oxygène pur… Une petite pensée pour toi.

    Répondre
  • 9 février 2007 à 01:01
    Permalink

    @ Olivier : Je suis d’accord avec ton heroine… Evidemment, si je suis aussi assidue dans l’animation de ce blog, ce n’est pas uniquement par philanthropie… 🙂
    D’accord egalement sur le doute existentiel qui permet d’avancer…
    Hey ! Dis donc, je suis a Varanasi et pour l’instant, la magie n’opere pas… Je me laisse cependant le temps… Peut etre est-ce du au mauvais temps… Il fait gris et froid…
    @ Marouschka : C’est certain que l’Inde n’a pas besoin de moi pour avancer ou que le monde peut tourner sans moi !!! Parais-je si egocentrique !? 🙂
    Les sentiments en voyage sont certes amplifies mais les echanges et liens noues n’en sont pas moins forts. Justement, c’est ce qui me gene dans l’itinerance : venir, rencontrer, partir… Peut etre suis-je trop sensible… en general ou en ce moment ? Peut etre as-tu raison, je suis une touriste comme une autre et eux juste des indiens rencontres de passage parmi le milliard que recense l’Inde…
    Il est aussi vrai que j’absorbe beaucoup et cherche une issue a ma vie en France qui n’est pas ce que l’on peut appeler « epanouie » alors je recois, je recois et parviens difficilement a prendre du recul…
    Voyager a cela de bon, remettre en cause tous ses acquis et fondamentaux pour mieux rebondir avec une connaissance et des sens elargis…alors parfois c’est douloureux mais ce n’est pas connaitre mes facultes a rebondir ! 🙂
    @ Kowalsky : Recherche-je des souvenirs ou vis-je tout simplement une nouvelle etape de ma vie ?
    Merci de me lire ! 🙂

    Répondre
  • 8 février 2007 à 19:05
    Permalink

    Moi aussi je ne t’oublie pas ; même si je n’ai pas trop laissé de commentaires dernièrement, j’ai lu avec intérêt toutes tes notes.
    Continue donc ton voyage à la recherche d’autres souvenirs et reviens vite nous raconter tes nouvelles rencontres.

    Répondre
  • 8 février 2007 à 11:47
    Permalink

    Le monde ne s’arrête pas de tourner parce que tes pas te mènent plus loin… Sans doute ces gens attachants qui t’ont accueilli, recueilli peut-être même, te manqueront mais tu rencontreras d’autres personnes formidables et eux, d’autres touristes sympathiques ! Surement ton aventure unique te conduit à amplifier tous ces sentiments, mais la vie continue, pour toi, pour eux, et tu vas nous faire découvrir encore de magnifiques lieux et des gens aussi surprenants qu’attachants. Vive la prochaine étape ! 🙂
    Bravo pour ce parrainage.

    Répondre
  • 8 février 2007 à 11:13
    Permalink

    Bonjour Céline…
    Souvent, on tourmente son lecteur avec ses propres tourments, ses méandres, « ses scrupules »…
    Je lis en ce moment « Se résoudre aux adieux » de Philippe BESSON, j’en suis arrivé à un moment où l’héroïne dit que l’écriture est un leurre, qu’on se dit écrire pour les autres, mais qu’en fait on écrit toujours pour soi…
    Il y a du vrai dans ce propos, il y a du faux…
    Moi, je te dirais seulement merci, merci pour tout ce que tu nous donnes!
    Peu m’importe que tu le fasses pour toi, pour nous, ou pour les deux, l’écriture est un don, un don de soi et quelque chose de magique.
    Merci pour ces émotions, ce partage, ce voyage exceptionnel, riche et fort.
    Une aventure humaine incroyable, telle une explosion de vie.
    La vie est pleine de doutes, il faut toujours continuer à douter pour continuer à vivre.
    Plein de bises pour toi.

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

%d blogueurs aiment cette page :