Célébration de Losar dans une famille tibétaine

Le 18 février, les tibétains célébraient leur Nouvel An, Losar (selon le calendrier tibétain reposant sur un cycle lunaire de 60 ans qui a debuté 1027 avant JC, nous sommes entrés dans l’année 2129).

Je ne pouvais pas ne pas être de la partie après mon coup de foudre pour ce peuple au début de mon voyage à Dharamsala. Surtout que j’avais l’honneur d’être l’hôte de la famille de Tsering (un des 4 jeunes acteurs du film Richard Gere is my hero sur lequel j’ai été photographe de plateau) à Gangtok, capitale du Sikkim où vivent 10 000 réfugiés (ils seraient 50 à 60000 dans la ville d’exil du Dalaï Lama).

C’était une grande chance car traditionnellement, les tibétains ne sortent pas de chez eux, ce jour-là : ça porte la poisse.

Privilégiée, j’ai donc partagé l’intimité d’une adorable famille pour ce premier jour des festivités qui durent généralement trois jours  : le second est réservé aux visites familiales* et le troisième à l’implantation de nouveaux drapeaux de prière sur les toits des maisons ainsi qu’à la cérémonie de la fumigation où l’on prie et brûle des branches de genévrier dans une cheminée construite sur les terrasses. L’ambiance m’a rappelé celle d’un Noël réussi (tant soit peu qu’un Noël puisse être réussi…).

Célébrer Losar revêt aussi un aspect politique : c’est un jour particulier où l’on revendique sa nationalité et l’où on rêve de rentrer au pays. Le combientième Losar célébré en exil est-ce ?

Nous sommes, ce 18 février 2007, entrés dans l’année « de la laie de feu » qui pour les astrologues tibétains devrait être une année « optimiste, marquée par la sécurité et la prospérité, mais pouvant aller jusqu’à l’excès et le gaspillage ».

touriste-chupa-losar

J’étais attendue dés 9 heures du matin. La mère de Tsering a poussé des petits cris de ravissement lorsqu’elle a vu que je portais une chupa (robe traditionnelle tibétaine). Dés mon arrivée, elle m’a mis autour du cou une écharpe blanche en guise de bienvenue avant de m’offrir une tasse chaude d’une boisson décrite comme traditionnelle pour Losar ; sa belle-soeur et ses amies avaient passé la nuit à préparer ce breuvage à l’odeur familière mais pourtant écoeurante (dois-je préciser que j’étais à jeun comme convenu…). Je n’ai évidemment pas retenu le nom de ce liquide grumeleux infâme qui était à base de bière bouillie (c’était donc ça l’odeur familière), de lait caillé et d’autres substances solides que je préfère ignorer… Dés la première gorgée, j’ai crû vomir. Ce qui me rassure, c’est que les népalais trouvent aussi cette boisson immonde… Bref, pendant que je cogitais sur la meilleure façon de me débarrasser de cette tasse sans vexer, mes hôtes se paraient de leurs plus belles tenues pour la cérémonie à venir.

Une pièce de la maison avait été entièrement réaménagée et décorée pour l’évènement. Au fond, dans des vitrines, étaient exposées des statues de Bouddha et consorts avec déposées à leurs pieds, des offrandes (essentiellement des fruits). Au fond de la pièce toujours, il y avait une bibliothèque, emplie de livres bouddhistes contenant l’ensemble des mantras : il est recommandé de les lire une fois par an sachant que leur lecture prend trois jours et trois nuits ! Au centre de la pièce, brûlait de l’encens devant une photographie de Sa Sainteté le Dalaï Lama accompagné du Karmapa. Sur le côté, une pyramide de gâteaux me faisait saliver.

Avant de pénétrer dans la pièce, nous avons tour à tour, jeté une nouvelle écharpe sur le coin supérieur d’une porte de placard  puis prié. J’avais déjà vu des bouddhistes prier mais je suis toujours frappée par les similitudes avec la prière musulmane : ils commencent par joindre leurs mains tendues (comme les chrétiens) et effleurent trois points : front, bouche, poitrine. Ensuite, ils s’agenouillent et prient donc à la manière des musulmans en s’agenouillant, front contre sol, à trois reprises. Nous avons eu notre premier fou rire de la journée lorsque le jeune neveu (4 ans) s’est embrouillé les pinceaux… Je me suis contentée des mains jointes (je ne suis pas douée pour ces trucs… même pas fichue de faire un signe de croix correct… c’est dire).

losarNous nous sommes ensuite assis et le patriarche a mis un chapeau genre Stetson puis récité une prière. La maîtresse de maison a alors apporté le truc sur la photo ci-contre. Dans l’ordre, il fallait prendre une poignée de riz, boire de l’eau beurrée (sic) avant qu’elle nous appose de la poudre sur l’épaule (gauche pour les hommes, droite pour les femmes). Après que tout le monde se soit soumis à ce rituel, nous avons jeté le riz et entamé le petit-déjeuner : du thé tibétain et un bol de riz aromatisé à je-ne-sais-quelle-savoureuse-épice-sucrée. Une tasse et un bol ont été mis de côté pour la fille aînée vivant à New York. Cette cérémonie aux rites ancestraux a été interrompue à plusieurs reprises… par le portable du père qui ne cessait de sonner ! A croire que tout son répertoire téléphonique avait décidé de lui souhaiter la bonne année en même temps !

La cérémonie finie, j’ai de nouveau endossé mon rôle de photographe et ai réalisé des portraits de tous les membres de la famille à la demande de Tsering (à ce sujet, l’affiche du film serait prête !). La séance achevée, ils ont, ensuite, à mon grand dam, remis leurs vêtements de tous les jours… il est vrai qu’il caillait ce jour-là…

famille-tibet-losar

Sur fond de musique religieuse, ils m’ont ensuite ouverts leurs albums de famille… Quelle émotion de les écouter commenter de vieilles photos en noir et blanc du Tibet… Seuls les parents sont nés au Tibet : Tsering, son frère aîné et ses deux soeurs sont nés en Inde et doivent faire renouveler, chaque année, leur carte de réfugié.

En début d’après-midi, nous avons festoyé : du boeuf qu’ils font sécher sur la terrasse trois mois avant Losar, du riz bhoutanais très cher et très bon, des légumes au bon goût de pot-au-feu et du dal (bon ça, c’est un plat indien). Nous avons terminé le repas par un grand  verre d’eau chaude pour mieux digérer, ont-ils dit.

shoA la fin du repas, repue, je m’apprêtais à faire une sieste mais le père a sorti le jeu de dés. Joueuse, j’ai rapidement tenté de comprendre les règles du sho (jeu traditionnel tibétain). A tel point que j’ai gagné la première partie avant de perdre toutes les suivantes au terme de combats acharnés ! Mais rien à faire, le beau-frère nous ruinait toujours sur le sprint final…En effet, le but du jeu est d’amener ses 9 pions (en l’occurrence des pièces de monnaie de valeur différente pour chaque joueur) à la fin d’une ligne de coquillages. On avance en jetant des dés comme pour les petits chevaux sauf ce qui est mignon, ici, c’est que c’est le joueur suivant qui découvre les dés du joueur précédent en soulevant le gobelet pour lui. Vous suivez ? Dans la même vaine, tout en étant adversaire, on reste solidaire. Par exemple, on écarte du jeu les pions des autres joueurs uniquement lorsqu’on est acculé :  la priorité ici est d’avancer pas d’éliminer les autres.

En fin de journée, la nostalgie a gagné le père : nous avons alors regardé un journal d’actualités dédié aux réfugiés tibétains en Inde. Réalisés par une association, des DVD sont distribués, sur abonnement, chaque semaine. J’ai, ainsi, appris que des intellectuels indiens tenaient des meetings dans toute l’Inde : ils ont décrété l’année 2007 comme étant une année de soutien en faveur du Tibet. Non par philanthropie mais parce que cette situation qui s’éternise depuis plus de 50 ans, pèse sur les relations diplomatiques et commerciales entre les deux géants (la Chine et l’Inde représentent 40% de la population mondiale). A Dharamsala, par exemple, les tensions s’accroissent entre les indiens et les tibétains avec la répartition de l’argent des touristes de plus en plus nombreux comme point de discorde majeur.

famille tibétaine en habits traditionnels

Après le dîner, tout aussi copieux que le déjeuner, j’ai eu une très intéressante conversation avec Tenzin, le frère aîné de mon ami Tsering : à 26 ans, il termine un master en management à Delhi et s’inquiète de son avenir professionnel. Le Sikkim est une très pittoresque région montagneuse au coeur de l’Himalaya mais est complètement sclérosée d’un point de vue économique. Les seuls postes rémunérateurs offerts aux sikkimais le sont par le gouvernement mais pour la minorité tibétaine, ils sont difficilement accessibles : les népalais qui représentent 75% de la population sont largement favorisés… certainement parce qu’ils pèsent plus sur les élections. De toute façon, pour Tenzin, être fonctionnaire n’est pas la panacée : aucune évolution possible. Il rêve plutôt d’un poste dans une entreprise privée de préférence étrangère qui ne se pose pas la question, en terme de recrutement, de l’origine ethnique de ses employés.

Au cours de cette conversation, nous avons également abordé la différence entre les tibétains de Dharamsala et ceux du Sikkim. A Dharamsala, les tibétains en exil militent et vivent dans une perpétuelle rébellion : ils ne rêvent que d’un accord avec le gouvernement chinois pour retrouver leur terre d’origine ; ils ne s’investissent que très peu pour se construire un avenir en Inde. L’oisiveté et l’amertume engendrent alors des comportements de moins en moins peace. L’alcool et la marijuana font des ravages parmi la jeunesse née en exil. Au Sikkim, les tibétains, minoritaires, font plus profil bas (ils parlent tous couramment le népalais pour survivre dixit Tsering) ; ils semblent aussi s’être résignés à un exil permanent.

Je vous laisse la conclusion et m’excuse auprès des connaisseurs pour les approximations quant à la description de la cérémonie.

* lors de la visite chez leurs cousins le lendemain, un grand-père de 84 ans est décédé. Ce hasard du calendrier a beaucoup fait rire Tsering…

8 pensées sur “Célébration de Losar dans une famille tibétaine

  • 16 mars 2007 à 05:48
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    @ Dino : 2050 ? Je ne sais pas quel sera ton age mais tu ne t’inclus pas dans ces bouchees a nourrir ? Quoiqu’il en soit, je n’a pas acces a ton blog, ca bug des la premiere page, j’espere juste que ce n’est pas une theorie a la con malthusienne…

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  • 15 mars 2007 à 19:01
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    Neuf milliards d’indiens, de chinois et de terriens en 2050, comment va-t-on les nourrir ?
    Il semble qu’un groupe de scientifiques et de courageux militants ait trouvé une solution originale et efficace. C’est expliqué sur le blog http://www.thedino.eu

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  • 13 mars 2007 à 07:04
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    J’ai passe deux jours avec eux, la veille de Losar et Losar ensuite, le grand pere et mort alors ils etaient busy et moi je devais visiter le Sikkim car les permis ne sont que de 15 jours. C’etait vraiment bien ! Il est adorable ! J’ai vu ses premiers films ! Excellent !!! 🙂 Il parlait de toi sans arret ! Il t’adore !!!!
    N’oublies pas non plus que nous avons une soiree a organiser avec Julien avec tous les touristes que nous avons rencontres. Mi avril ?

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  • 11 mars 2007 à 13:28
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    bon, j’avais mal regarde, en effet tu as revu Tsering, et comment! Je t’envie beaucoup!lol
    J’espere qu’il va bien car je n’ai plus beaucoup de ses nouvelles… Tu es restees combien de temps avec lui et sa famille?
    C’est vrai que tu es ravissante avec ta chupa!
    Et juste pour information, la boisson infame que tu as bu avec eux, c’est du tchang! Bah a la longue, on finit par s’habituer,non?
    Ah oui, et l’affiche du film est sortie en effet, elle fait plutot film d’action! Et ils ont fait un docu sur le film, un long making off, avec une bonne partie de mes images; bien entendu je te montrerai tout ca a Paris!
    Et merci d’avoir mis la photo de Woebhum, il est vraiment trop beau sur celle ci!
    Ils te passent le bonjour,et comptent beaucoup sur nous pour les aider ici!
    Aller, gros bisous, et a tres bientot!

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  • 6 mars 2007 à 12:14
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    Bonjour Céline,
    Je partage l’avis de Marie : le double-menton, même s’il était réellement visible, n’est pas ce qui attire le regard.
    Merci encore pour la qualité des images.
    Bonne continuation.
    A bientôt.
    15.

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  • 5 mars 2007 à 08:01
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    N’importe quoi, ce n’est franchement pas la première chose que l’on remarque sur cette photo ! Plutôt ta tenue, le lien qui t’unit avec cette femme réjouit, le cadre et ton sourire :)) !

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  • 2 mars 2007 à 14:33
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    Heureusement que tu n’es plus malade Céline, il aurait été dommage de ne pas pouvoir participer à cette fête !
    Défi relevé pour la photo en robe tibétaine ! Tu es superbe !

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