Le jour où j’ai aidé un indien à trouver une épouse (Madhya Pradesh)

En retournant à Khajuraho dans le Madhya Pradesh où j’avais passé deux semaines intenses l’année dernière, j’ai eu mon lot de mauvaises surprises mais aussi eu quelques moments rares comme le jour où j’ai accompagné Rajkumar, 20 ans, pour une solennelle rencontre avec une épouse potentielle.

Direction Chhatarpur, grosse bourgade poussiéreuse à une quarantaine de kilomètres en compagnie de Santosh, un des managers de l’hôtel où officie en cuisine Rajkumar et Polaire Jaune (j’ai oublié son nom…) qui connaissait la famille de la prétendante et surtout comment y aller.

En chemin, j’ai essayé de cerner un peu plus la personnalité et les attentes de Rajkumar. C’est un garçon un peu pataud. Pas une lumière mais un honnête travailleur.

Evidemment, je me sentais aucune légitimité pour juger qui que ce soit et surtout pas une jeune fille de 18 ans dont je ne comprends pas la langue. Toutefois, j’ai accepté l’invitation. Par curiosité. Parce que refuser était vexer Rajkumar. Parce que mon ami Santosh avait envie de mon avis de femme. Parce que la famille de la jeune fille (Rajkumari) était très flattée de ma présence.

Raj avait un unique critère : qu’elle soit belle. Comment lui faire entendre que là n’est pas l’essentiel alors qu’en Inde, tout n’est qu’apparence et bling bling !?

Nous sommes donc arrivés dans une charmante maison de ville où vivaient les parents de Rajkumari avec son jeune frère et sa jeune soeur. La soeur aînée, hôtesse enthousiaste, rayonnait dans un sari jaune canari. Venue spécialement de la maison de sa belle-famille avec ses deux jeunes enfants, elle se faisait l’interprète de sa soeur cadette évidemment intimidée… ou peut être qu’elle était tout simplement missionnée par leurs parents pour enfin la caser ?

Pour restituer le contexte, Chhatarpur est la préfecture du district où se trouve Khajuraho au coeur du Madhya Pradesh, un des états les plus vastes mais aussi des plus pauvres de l’Inde. Dans cette région agricole où l’illettrisme chez les hommes et l’analphabétisme chez les femmes règnent et où la mousson « oublie » d’arroser les terres cultivables depuis trois années consécutives, la tradition hindoue et ses règles locales (dot, système des castes prégnant, mariage arrangé -18 ans pour les femmes et 21 ans pour les hommes-…) sont érigées en dogme.

Dés notre tardive arrivée, nous avons été  installés sur des chaises en plastique, dans une pièce vide à l’étage. Des biscuits, snacks et beignets nous ont été servis, par la prétendante, accompagnés d’un tchai trop sucré au goût de mes compagnons (aïe aïe aïe).

(après la religion et le sexe, le troisième centre d’intérêt des indiens est la nourriture : un tchai trop sucré peut être rédhibitoire)

La rencontre était initiale par la famille de la jeune fille qui, nous l’apprendrons plus tard par des villageois, n’en est pas à son coup d’essai.

Rajkumari était tout aussi ravissante que timide et pétillante. Nous avons tous été charmés et surtout le principal intéressé Rajkumar !  Brève discussion avec le père, employé par le gouvernement dans une école de la ville. La mère, effacée, souriait. C’est alors qu’une séance photo s’est « improvisée » : la soeur aînée de Rajkumari a feint de nous prendre tous en photo avec un téléphone portable pour en fait ne mitrailler que Rajkumar qui, m’a alors demandé de prendre Rajkumari en photo mais pour faire discret, les enfants ont posés avec elle…

Vint ensuite l’interrogatoire. Ni plus ni moins. Seule Rajkumari est restée avec nous. Elle s’est assise sur une chaise face à Rajkumar, Santosh, Polaire Jaune et moi. Elle attendait, en se dandinant et tortillant ses doigts, que nous l’assaillions de questions. Cet entretien est le seul qu’auront les deux jeunes gens pour savoir s’ils se plaisent et sont d’accord pour se marier ensemble (dans les villages en Inde, se marier = Amour Eternel Sans Divorce).

Aussi impressionné qu’elle mais néanmoins résolu à la cerner avant de donner un son accord pour se marier, Rajkumar a laissé carte blanche à Santosh pour diriger l’entretien. En fait, l’idée principale était de deviner le niveau d’éducation de la jeune fille puisqu’il était déjà acquis qu’elle était une prétendante first class (entendre baisable) bien portante (essentiel la pleine santé) et aussi ni trop grasse ni trop maigre pour synthétiser la pensée de ces messieurs moustachus qui ne font pas parti du clan Garnier Color (un fléau en Inde, tous ces hommes aux cheveux acajou/cuivre/orange).

Et c’est la que les choses se sont compliquées : Rajkumari a passé les sept premières années de sa vie chez des parents à la campagne (comprendre encore plus trou-du-cul-du-monde que Chhartarpur) avant de revenir ici et d’aller à l’école où elle faisait bien évidemment une tête de plus que tous ces petits camarades moqueurs. Après deux années, elle a abandonné. Depuis l’âge de 9 ans, Rajkumari se consacre uniquement à l’entretien de la maison familiale…

Son illettrisme perturbait Santosh qui, lucide, voyait bien que Rajkumar était chanceux de tomber sur une aussi jolie fille et tentait donc de trouver des « qualités d’épouse » à la belle. Savait-elle coudre ? Non… Est-elle prête a apprendre ? « Oui » a-t-elle répondu peu convaincante à cette question pourtant primordiale : lorsque le mari connaît des revers financiers, il est utile que son épouse puisque gagner quelques roupies supplémentaires notamment grâce à des travaux de couture qui ne l’éloignent pas de la maison (et des enfants, du ménage, de la cuisine…).

C’est là que la soeur aînée est venue à la rescousse de Rajkumari (elle écoutait derrière la porte ?), justifiant son manque d’éducation « cela a été dure pour elle » sans pour autant blâmer les parents : « ils lui disaient bien d’aller à l’école mais elle n’en faisait qu’à sa tête… »

L’épilogue ? Rajkumar est amoureux. Etre mariée à une jolie fille n’était-il pas son seul critère ? Il va alors faire savoir a la jeune fille par l’entremise de leurs parents respectifs de son accord pour des noces. Dans un mois, une rencontre entre les parents entérinera l’accord :  en gros, les questions matérielles et financières vont être posées : qui paie quoi pour la cérémonie ? L’histoire de la dot devrait être vite résolue puisque Rajkumar demande juste, pour le principe de demander quelque chose, un lit.

Ensuite, les astres détermineront la date de la cérémonie en mai ou juin prochain. Rajkumari partira alors vivre à Khajuraho avec Rajkumar et sa famille.

Théoriquement, Rajkumari a également son mot à donner (cela dépend beaucoup de son entente avec ses parents). Dans le cas présent, vu son faible niveau d’éducation, elle n’est pas vraiment en mesure de refuser une proposition…

ACTUALISATION 2015 / Rajkumar et Rajkumari vivent finalement seuls dans une petite maison à Khajuraho et ont deux enfants qu’ils chérissent. Cela semble plutôt rouler pour eux sachant qu’il m’est toujours compliqué de communiquer avec Rajkumari à cause de la langue.

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