Journée Mer Morte avec mes nouveaux potes palestiniens

Lorsque Marie, expatriée à Ramallah pour une ONG française, m’a proposée de l’accompagner à la Mer Morte avec sa meilleure amie/collègue anglaise Naomi et cinq de leurs amis palestiniens dont une jeune femme exilée « au milieu de nulle part aux USA », je me suis empressée d’accepter !

Le plein de nourriture (houmous, tomates, pita, concombres) et de bières (Carlsberg 50cl) fait, nous sommes sortis de Ramallah avec deux voitures pour ce qui ressemblait à une chouette excursion balnéaire entre potes pour nos premiers jours d’été.

Longeant le Mur de Séparation qui rend inaccessible, pour la plupart des palestiniens, Jérusalem de Ramallah (20 kilomètres entre les deux villes), nous dépassons le checkpoint de Qalandiya, principal point de contrôle entre la Cisjordanie et Israël dit 48 Land par mes nouveaux potes qui ne reconnaissent pas les frontières actuelles et filons vers le sud dans le désert de Judée. Rapidement, la Mer Morte nous apparaît. Un panneau nous indique que nous sommes à moins 400 mètres du niveau de la mer ! En face, les montagnes jordaniennes rosies par le soleil qui tape de plus en plus fort se reflètent dans ce qui m’apparaît comme un grand lac.

Dans ce paysage à couper le souffle, notre conductrice (sublime fille) nous avoue que sa voiture a des problèmes de freins et ajoute qu’elle est très fière d’avoir des passagers pour la première fois de sa vie tout en avalant une énième gorgée de bière. Une conduite dangereuse dirions-nous en France et je ne parle pas de conduite de bagnole mais plutôt d’une fureur de vivre d’une jeunesse palestinienne ayant subi la seconde intifada dans leur enfance/adolescence qui n’a que peu d’options en vieillissant :

  • la résignation et/ou la dépression puisque condamnée à vivre dans une prison à ciel ouvert où pour aller à Jérusalem et plus largement en Israël, il faut un laissez-passer très compliqué à obtenir et impossible si l’un des membres de votre famille a fait de la prison sachant qu’un très large nombre de palestiniens ont été/sont/seront plus ou moins arbitrairement emprisonnés au cours de leur vie par une armée et police israéliennes qui, apeurées, suréagissent quitte à enfreindre les Droits de l’Homme les plus élémentaires.
  • le combat avec le Hamas, qui semble être pour une majorité de palestiniens, une organisation non terroriste mais le seul parti politique (en opposition avec le Fatah, accusé de collaborer avec l’état sioniste) à ne pas céder à Israël et sa politique de colonisation des derniers territoires gérés par l’Autorité Palestinienne (Israël et la Cisjordanie sont divisées en trois zones. Pour en savoir plus sur les zones A, B et C, la plateforme des ONG françaises pour la Palestine)
  • l’exil qui peut être perçu comme une fuite, un abandon, une capitulation face à Israël, un acte de lâcheté, une négation de soi, de ses ancêtres et de sa culture.

L’écrivain maronite libanais Amin Maalouf dans son essai Les identités meurtrières explique formidablement bien ces différents type de sentiments : « Oui, à chaque pas dans la vie, on rencontre une déception, une désillusion, une humiliation. Comment ne pas en avoir la personnalité meurtrie ? Comment ne pas sentir son identité menacée ? Comment ne pas avoir le sentiment de vivre dans un monde qui appartient aux autres, qui obéit à des règles édictées par les autres, un monde où l’on est soi-même comme un orphelin, un étranger, un intrus, ou un paria ? Comment éviter que certains aient l’impression d’avoir tout perdu, de n’avoir plus rien à perdre, et en viennent à souhaiter, à la manière de Samson, que l’édifice s’écroule, Seigneur ! Sur eux et sur leurs ennemis ? »

here-is-palestine

Après trente minutes sur la route 90, un checkpoint… Je suis dans le deuxième véhicule. Un jeune militaire parle au conducteur du premier véhicule. Je vois Marie tendre son passeport français : je croise les doigts pour que ce jeune homme qui vient juste de passer son baccalauréat et entrera à l’université après ses trois années de service militaire avec un petit pactole qu’il dépensera en herbe et whisky en Inde ou en Amérique du sud, nous laisse continuer notre route pour que je découvre l’oasis d’Eim Gedi. Dans notre véhicule, Naomi devient nerveuse car elle a oublié son visa tandis que notre conductrice palestinienne cherche son passeport américain. C’est alors qu’on voit le premier véhicule faire demi-tour… Le jeune militaire s’approche de nous pour nous dire que nous sommes immatriculés en Palestine et que nous ne pouvons donc pas entrer sur les terres israéliennes… Dangereuse, Naomi lui rétorque que derrière ce barrage c’est AUSSI la Palestine. D’abord interloqué par son aplomb, le gars ne se démonte pas et lui lance de s’acheter une carte d’Israël…

Tout le monde se déclare « upset » en rebroussant chemin. L’ambiance « colonie de vacances » retombe comme un soufflé et le silence qui suit m’oppresse quelque peu. N’était-ce pas prévisible que nous ne pourrions aller plus loin avec des véhicules immatriculés en Palestine !? « Pas si simple », me répondent-ils. Ce passage dépend beaucoup de l’appréciation du militaire en faction à ce moment-là : parfois, ça passe… Un plan B se met en place : nous tentons alors une autre plage privée tout au nord de la Mer Morte. A l’entrée, deux palestiniens nous laissent pénétrer dans un resort assez onéreux (80 NIS soit 20 euros par tête).

L’ambiance redevient joyeuse même si la perspective de nager dans une piscine avec des juifs stresse certains de mes compagnons… L’un d’entre eux particulièrement commence une crise d’angoisse. Pour que la transition soit moins âpre, nous descendons vers la Mer Morte et nous isolons le plus possible… Les joutes verbales reprennent de plus belle, les rires aussi jusqu’à ce qu’un homme trapu, chaîne-en-or-qui-brille-sur-torse-velu s’approche de nous pour demander du feu. Les conversations s’éteignent et les visages s’assombrissent comme si la présence de cet homme rappelait des traumatismes enfantins et/ou une haine primaire transmise de père en fils, de mère en fille. Alors que sa cigarette est allumée et qu’il s’apprête à retourner sur son transat, il marque un temps d’arrêt, nous dévisage un à un et lance, agressif, en anglais : « Vous vivez, ici, hein !? ». Un timide « oui » est murmuré par l’un d’entre nous. Naomi, de nouveau excessive (et à mon sens, nuisible) reprend son couplet : « NOUS VIVONS ICI EN PALESTINE ! ». Il comprend que nous venons de Ramallah et, dédaigneux, tourne les talons. Il nous observera suspicieux pendant de longues minutes avant de déménager sa petite famille le plus loin possible de nous… Ce nouvel intermède assomme tout le monde même si personne ne le formalise à voix haute.

Craignant que cette nouvelle épreuve psychologique soit trop difficile à gérer et que notre excursion s’achève, je me mets en bikini et m’en vais défier les lois de l’apesanteur dans cette mer salée. Je m’approche de la foule des baigneurs car je ne suis pas toujours très à l’aise dans la mer et encore moins lorsqu’il est recommandé d’appeler les secours en urgence si de l’eau est avalée. Il n’y a pas à proprement parlé de plage mais une avancée boueuse. De suite, les conseils fusent en hébreu puis en anglais lorsque les baigneurs comprennent que je suis une touriste étrangère. Pas ici. Plutôt là. Malgré les 30° extérieur, je trouve l’eau froide et surtout crade. Noire. Je ne vois pas le fond, ni mes pieds qui s’enfoncent. Je finis par m’allonger dans l’eau. Je flotte. Il ne me manque qu’un journal pour parfaire la pose !  Le truc que j’avais lu nulle part, c’est que ça fait sacrément mal aux abdos ! Que je vous explique les gars, à ne pas mettre la tête sous l’eau avec les jambes/pieds qui remontent à la surface, ça fait travailler les abdominaux ! Un bon petit bain de boue devrait être bien plus agréable je me dis. Au fond de la Mer Morte et sur les rivages, une terre argileuse noire et visqueuse est utilisée par les baigneurs : ils s’en recouvrent le corps. Je les imite.  Oh oh oh ! Qu’est-ce que je rigole ! Mes nouveaux potes ne sont toujours pas venus me rejoindre… Et si j’allais les retrouver toute de boue vêtue pour les faire rigoler !? Je tente alors de mettre un pied devant l’autre mais je m’enfonce. Jusqu’au genou puis jusqu’à mi-cuisse ! D’abord, une jambe. Puis la deuxième. Un bel éphèbe devine ma détresse et se jette à l’eau pour venir à mon secours. Il me tend la main mais je ne parviens pas à bouger mes jambes. Il appelle alors un ami aussi beau gosse que lui. Quatre puissants bras m’extirpent alors de cette boue qui aurait pu m’engloutir vivante, hein ! Sérieusement. Remise de mon émotion, je remercie chaleureusement mes sauveurs et me décide à faire la blagounette. De retour, je m’aperçois que presque tous sont dans la mer, dans un coin très isolé des autres baigneurs…

Plus tard, un nouvel homme, corps d’athlète, regard déterminé et sans aucun début de sourire s’approche de nous pour nous demander du feu. Tous se tournent vers Naomi en chuchotant : « Pas lui… Pas lui… ». Plus tard encore, je trouverais un briquet estampillé « MOSSAD ». Après moult hésitations, Amar finira par s’en saisir pour « le tendre à tous les juifs qui me demanderont du feu », me dit-il mort de rire.

Alors que la journée s’achève, que les dernières bières se vident mais que les joints tournent toujours, nous décidons de finalement nous égayer dans la piscine où nous sympathisons avec les maîtres-nageurs arabes, « sans doute sans contrat de travail » me glisse Marie, dans ce complexe touristique israélien de la Zone C qui mêle spa, hôtel, restaurant marocain, soins thérapeutiques, boutiques de souvenirs estampillées « Mer Morte » etc

Sur le chemin du parking alors que nous sommes tous en rade de clopes, je suis la seule à acheter un paquet à la boutique du resort (30 NIS en Israël contre 22 NIS en Cisjordanie pour vous donner une idée des différences de niveau de vie). Avec mon accent franchouillard, je me fais vite repérer par une septuagénaire farfelue à l’allure de tsarine. Un peu sourde, elle me hurle en français qu’elle est juive orthodoxe avant de me demander en introduction à une conversation chaleureuse la sempiternelle question : « Etes-vous juive ? » « Non, madame, je suis catholique », je lui réponds comme à tous en voyage pour ne pas noyer les échanges sur qu’est-ce être agnostique ? « Ah ! Vous n’êtes donc pas juive !? » « Non madame… » je murmure comme pour m’excuser de la décevoir. « VOUS ETES JUIVE OU PAS ? » me hurle-t-elle de plus belle avant d’ajouter « JE SUIS SOURDE. IL FAUT PARLER FORT ». « NON MADAME : JE NE SUIS PAS JUIVE ! je hurle à mon tour. « Ah… » dit-elle semblant dépitée. « CE SONT VOS AMIS ? » hurle-t-elle toujours en regardant les personnes qui m’accompagnent et attendent que la tsarine me lâche pour partir car la nuit tombe et nous avons une bonne heure de route jusqu’à Ramallah.« OUI. » « MAIS ILS SONT ARABES !? » « OUI. » « VOUS LES CONNAISSEZ DEPUIS LONGTEMPS ? » « NON » « ILS SONT MUSULMANS ? » « CERTAINS, OUI, D’AUTRES, NON » « VOUS N’AVEZ PAS PEUR !? » « NON » « ET VOUS DORMEZ, OU ? » « A RAMALLAH » « A RAMALLAH !? » répète-t-elle manquant de s’étrangler avant d’enchaîner pensive : « Je ne suis jamais allée à Ramallah. En tant que citoyenne israélienne, je n’ai pas le droit. C’est comment Ramallah ? Y a des chars dans la rue ? C’est la guerre ? » « Non madame : c’est une ville pas très jolie. Tout est récent. Beaucoup d’occidentaux qui travaillent pour des ONG, les Nations Unies et l’Union Européenne y vivent. Les palestiniens sont gentils et accueillants. Il y a de beaux restaurants et des hôtels luxueux comme un Mövenpick. Une cinémathèque. Un théâtre. »

Lassés de m’attendre, tous sont retournés aux voitures. Je dis au revoir avec regret à cette vieille femme dont j’aurais voulu connaître la vie. Elle parlait couramment russe aussi.

panneau-zone-A-palestineL’ambiance dans les voitures redeviendra légère et joyeuse lorsque nous arriverons au panneau (anxiogène) qui dit que nous sommes sur une route gérée par l’Autorité palestinienne…

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