Nouveaux riches indiens, nouvelle ère pour le tourisme en Inde ?

D’ici 2020, la production économique combinée de trois grands pays en développement (le Brésil, la Chine et l’Inde) dépassera à elle seule la production cumulée du Canada, de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, du Royaume-Uni et des États-Unis.

Rapport 2013 du Programme des Nations Unies pour le Développement.

Fin 2013, l’Inde est bien différente de celle que j’ai connu fin 2006. Au total, au gré de mes voyages, j’ai passé plus d’une année dans ce pays où les fêtes religieuses dédiées à Brahma, Vishnu, Shiva ou encore Ganesh rythment la vie de 1,2 milliard d’êtres humains. Fin 2013, les écarts se sont encore creusés : les riches sont plus riches tandis que les pauvres sont plus pauvres. Ca paraît très con écrit comme cela mais pourtant cela change la face du pays… et ma relation avec l’Inde.

Mutation des rapports humains dans une Inde en plein essor économique ou comment le pire cauchemar des hippies est en train se réaliser

La roupie s’est effondrée depuis mon dernier séjour : dorénavant, un euro se change à plus de 80 roupies contre 50 fin 2010. Mes amis gagnent toujours entre 1500 et 3000 roupies mensuels (pour 12h de travail par jour et ce, 7 jours sur 7). Je vous laisse faire le calcul… Dans les hôtels où je pose mon sac, la majorité des touristes sont des indiens. Tous les professionnels du secteur que je rencontre me font remarquer que la crise européenne semble moins permettre à nos concitoyens de s’envoler vers le pays des rajas à défaut comme nos aînés de tracer leur route à travers l’Afghanistan et le Pakistan, et que les mots « vacances » et « tourisme » sont désormais ancrés dans le vocabulaire d’une nouvelle élite indienne qui avant 2020, représentera plus de monde que dans n’importe quel pays européen. Tous s’accordent pour me dire leur surprise : les touristes indiens (plus exigeants – lire leurs commentaires sur TripAdvisor) paient mieux que les occidentaux ! Depuis deux mois que je suis en Inde, je me sens plutôt désargentée avec mon budget de vingt euros par jour, à côté de ces touristes, de tous âges, originaires de Bangalore, Calcutta, Delhi, Pune ou Mumbai, qui raffolent des marques européennes, japonaises et nord-américaines : Apple, Nikon, Canon, Nike, Lacoste, Tommy Hilfiger, Calvin Klein, Armani, Pepe Jeans etc et qui se targuent de participer à des Big Fat Indian Weddings.

Impossible d’ignorer ces nombreux indiens, de plus en plus visibles, qui nous imaginent tous nymphomanes et libertins, qui jalousent notre liberté de mouvement, nos origines européennes et ne peuvent s’empêcher de vérifier qu’ils ont bien (au moins) le même pouvoir d’achat que nous. Sans cesse, ils me demandent la valeur de nos possessions. Et ton jean ? Il coûte combien ton jean ? Et ton appareil photo ? Il coûte combien ton appareil photo ? Certains se décrivent plus éduqués que leurs compatriotes « qui ressemblent à des singes » et nous citent les philosophes des Lumières. Sur les rooftops des hôtels, des clans se forment. D’un côté, les occidentaux lisent leur fil d’actualité Facebook sur leur smartphone et de l’autre, les indiens… lisent leur fil d’actualité Facebook sur leur smartphone. Les occidentaux semblent nostalgiques de ce temps de l’entre-soi mais se sentent encore valorisés par le traitement privilégié qu’ils reçoivent : ici, la police touristique donne systématiquement raison aux occidentaux, et ce même s’ils sont de mauvaise foi : plus d’un indien a fini en garde à vue à se faire tabasser parce qu’il aurait importuner des « voyageurs ». Quant aux touristes indiens, certains se sentent incommodés par la proximité physique avec nos jeunes femmes dénudées qui fument et boivent de l’alcool devant leur épouse tandis que d’autres, nous apostrophent pour nous photographier : avoir un « ami » occidental leur confère une stature internationale.

En ce moment même, je vous écris de la terrasse de mon hôtel où des couples français sympathisent et se relatent leurs déboires avec les conducteurs de rickshaws, le personnel des hôtels et tous ces indiens qui les assimilent à des portefeuilles sur pattes. Ils échangent leurs bonnes adresses puisées dans le Guide du Routard et le Lonely Planet. Ils se demandent quel médicament contre le paludisme ils avalent. Ils détaillent les avantages de leur veste en gore-tex et de leur pantalon Quechua. Ils comparent l’authenticité des locaux dans chaque pays traversé (comprendre ceux qui ne sont pas encore pollués par le monde moderne comme si en 2013, même dans les villages reculés la télévision par câble n’était pas entrée dans les foyers des plus pauvres). Ils énumèrent ce qu’ils ont fait/ce qu’ils font : la Chine en un mois pour certains, le tour du monde en un an pour les autres. Ils comptent les jours de pluie qu’ils ont eu sans évoquer le cyclone qui a déplacé un demi million d’indiens et détruit des milliers d’habitations, la semaine dernière. Ils reviennent de Rishikesh où ils ont pratiqué le yoga « pour ouvrir leurs chakras » et ont appris la méditation transcendantale dans un ashram tenu par un gourou qui leur a ouvert les yeux sur leur nature profonde et leur rôle dans l’Univers. Ils disent qu’ils ont démissionné de leur job « pour découvrir le monde » tout en se gaussant, dans la langue de Molière, du style vestimentaire du serveur qui leur apporte, avec un timide sourire d’adolescent mal dégrossi, leur brochette de poulet tandoori.

Entre ces nouveaux riches indiens pour qui la classe sociale tend à abolir les castes mais qui dédaignent les plus pauvres et ces touristes occidentaux en pleine quête existentielle qui se posent en lutte contre une uniformisation du monde mais qui ne prennent pas le temps de dialoguer avec des locaux préférant cumuler les lieux visités en photographiant au zoom le moindre sadhu comme témoignage de leur exotique passage dans cet « Incredible India », gimmick martelé par le Ministère du tourisme indien dans des spots publicitaires qui tournent en boucle sur CNN, je ne me retrouve plus.

Je pourrais fuir ces lieux nommés dans les guides touristiques et aller à la rencontre des fermiers du Bihar ou de l’Andrah Pradesh mais l’envie a disparu. Je me réjouis de l’explosion de cette classe moyenne-supérieure indienne tout en me lamentant de son ridicule mimétisme : les filles s’arrachent les crèmes qui blanchissent la peau tandis que les garçons se prennent pour des rappeurs américains ou des lords anglais. Bien sûr, une classe d’intellectuels et d’artistes tentent de braver ce tsunami. Bien sûr, il reste de l’indianité en ces nouveaux riches mais pour combien d’années encore ? En 2009, Pavan K. Varma a publié « un virulent réquisitoire contre cette classe moyenne qu’il exhorte à un réveil civique, dans la haute tradition des pères fondateurs de l’Inde dont il se refuse à voir l’héritage renié » (extrait de la quatrième de couv’ de La classe moyenne en Inde, une nouvelle caste). C’est tellement ça…. Une telle frénésie consumériste… Des nouveaux riches indiens qui font preuve d’un tel désintérêt à l’égard de la chose publique et du bien commun…

Voyager seule pendant dix années m’a fait connaître des personnes et des situations qui m’ont ouvert l’esprit au delà de ce que ma culture française me permettait. Cette décennie a affirmé ma confiance en moi, m’a permis de définir mes priorités dans la vie et m’a appris à jouir du présent. Seulement, dorénavant, je ne suis plus assoiffée par cette curiosité qui m’a fait traverser la Syrie, l’Afrique, l’Inde, l’Asie du Sud-Est et le Venezuela de Hugo Chavez. L’exotisme ne me fait plus rêver : derrière chaque carte postale, se cache de la laideur. Cette laideur, je ne désire plus la côtoyer. La misère- qui-n’est-pas-moins-pénible-au-soleil me désole de plus en plus : je peine à m’émerveiller du sourire ravi d’un enfant en haillons, la morve au nez et les cheveux pouilleux. Dans un même temps, que les indiens et les asiatiques s’enrichissent mais je ne veux plus être le témoin direct de ce passage de l’ère du kitsch à celle du bling bling (selon mes codes socio-culturels, soit…). Que les routards continuent de fantasmer un monde qui n’existe plus que dans les récits des écrivains-voyageurs des XIXe et XXe siècles mais qu’ils ne me vantent plus leurs soi-disante extrêmes expériences aux confins du trou du cul du monde. Chacun vit son expérience en voyage. Chacun ressent de fortes émotions. Chacun gère comme il peut le flot de mendiants. Chacun met son corps à l’épreuve dans des pays tropicaux. Chacun croit être un voyageur plus responsable que ses congénères… mais qu’on soit bien clair, l’habit ne fait pas le moine : des dreadlocks et une chemise en coton équitable ne rendent pas plus respectueux des populations et des coutumes locales. Reste la nature quand l’industrie agroalimentaire ne la détruit pas. Reste les fonds sous-marins quand le réchauffement climatique (ou la pêche à la bombe) ne tue pas les récifs coralliens. Reste des lieux que je chéris. Des personnes que je considère comme des amis sur les cinq continents. Des rayons de soleil qui aident à traverser nos longs hivers français. Des souvenirs et un sentiment d’accomplissement d’être allée au bout des mes rêves d’adolescente

Pendant que je me larmoie sur cette mutation des rapports humains dans une Inde en plein essor économique, mes amis indiens assistent, impuissants, à cette historique révolution sociale. Ils cumulent les emplois dans l’hôtellerie, la restauration et l’agriculture. Ils dorment 4 à 5 heures par nuit. Parfois sur leur lieu de travail abandonnant, contre leur volonté, le lit conjugal pendant des années. Ils bataillent au quotidien, sans savoir de quoi sera fait leur lendemain, pour trouver les quelques roupies qui leur permettent de nourrir leur famille, payer les fournitures scolaires de leurs enfants et les traitements médicaux de leurs parents. Alors oui, ils se prennent des commissions sur le dos des touristes (indiens et occidentaux confondus) mais qui peut vivre décemment avec 30 euros par mois dans un pays où le litre d’essence avoisine 1 euro le litre ?

8 pensées sur “Nouveaux riches indiens, nouvelle ère pour le tourisme en Inde ?

  • 17 décembre 2013 à 00:33
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    En attendant une hypothétique prise de conscience, ce genre de constat se répent, telle une marée noire, dont les souillures multiples persisteront longtemps, longtemps…
    Pauvre monde, le virtuel, policé et inodore ont eu raison de l’authentique et de l’humain.

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  • 1 décembre 2013 à 19:24
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    Il nous faudrait 2 vies: une pour comprendre , une autre pour vivre ! En fait nous sommes malheureux de ce qui nous a construit et que les générations plus jeunes ne peuvent connaître.Mais finalement, donnons leur 20 à 30 années de plus et leurs réflexions ressembleront aux nôtres.Constat : rien mais vraiment rien ne nous permet aujourd’hui de voir s’améliorer les rapports à l’humain et à la nature. Il est déjà trop tard.Il me reste à voyager dans les livres et merci Nicolas Bouvier .

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  • 1 décembre 2013 à 13:40
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    Céline, votre commentaire sonne juste. J’étais allée en Inde du Nord il y a 30 ans. La surpopulation,la misère m’avaient frappée (je vivais pourtant en Afrique centrale et je relativisais par rapport à mes amis parisiens).Je reviens du Tamil Nadu et du Kérala. Beaucoup moins de pauvreté. C’est vrai que la classe moyenne augmente (quand les parents amènent le matin leurs enfants en moto à l’école, c’est un vrai tohu-bohu!). Moins d’exotisme peut-être pour nous touristes mais plus de satisfaction à constater en direct cette élévation du niveau de vie. Même si tout n’est pas rose bien sûr.

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  • 17 novembre 2013 à 15:51
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    Je retourne en Inde cet hiver, en février. Ça fait 10 ans que je n’y suis pas allé, donc je ne sais trop ce que je vais y retrouver. Mais autant que je m’en souvienne, il y en avait déjà pas mal en 2000 des touristes indiens qui voulaient connaitre le prix de mes affaires une par une. Ce côté très curieux, je m’y étais fait. Les Indiens sont très curieux, la sphère privée n’existe pas, c’est comme ça. Mais j’étais tout de même pas mal agacé par l’attitude de certains vis-à-vis du personnel dans les hôtels et les restos. Ils voulaient (encore plus que les touristes occidentaux parfois exigeants) être servis comme des dieux et traitaient le personnel comme des moins que rien.
    Et il y avait déjà pas mal de backpackers qui avaient soi-disant vu des indigènes qui n’avaient encore jamais vu de blancs et j’en passe.
    J’ai continué à voyager depuis, mais ne suis pas retourné en Inde, donc je verrai ce qui m’y attend. Alors les temps changent certes. Le nombre de touristes indiens augmente tout comme le nombre de jeunes en « tour du monde », mais n’est pas non plus une certaine lassitude qui te fait tenir ce discours ? Au début, on est émerveillé par tant de choses « exotiques » qu’on ne se rend pas compte de tout. Puis avec le temps, on acquiert une aisance et une maturité qui nous fait voir les choses qui nous entourent différemment. Mais est-ce que c’est l’environnement ou nous qui a le plus changé ? Un peu des deux sans doute, non ?

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  • 17 novembre 2013 à 00:37
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    Je comprends ton sentiments de douleur. Malheureusement les temps changent et les gens aussi même la culture évolue,ce qui m’a marqué dans ton article c’est l’attitude de ces nouveaux riche indiens envers les pauvres et envers les touristes étranger. Désolé mais c’est une attitude qui révéle un caractère maladif à vouloir toujours surpasser les européens , meme en france quand ils viennent c’est toujours en groupe et jamais il se séparent. J’arrive pas à les comprendre !

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  • 23 octobre 2013 à 07:11
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    Bonjour Céline,
    ce que tu écris, je le ressens profondément, pour l’Inde mais aussi pour le Sri-Lanka où je vis 7 mois de l’année depuis 20 ans.Ta photo du Sadhu à Varanasi résume l’Inde actuelle. Je crois que dans chaque pays c’est ainsi actuellement. Il y a un « avant » que j’ai du mal à dater et « l’après » que nous vivons. Je ne suis guère nostalgique car il faut avancer mais le monde va trop vite. Depuis que les mafias (Russes et Chinoises) font la pluie et le beau temps le long des côtes, la corruption devient insupportable. Seuls comptent : sexe , fric et drogue. Les beach boys locaux sont devenus arrogants, et dangereux.
    Quelques traditions perdurent mais pour combien de temps ? En général les touristes qui visitent l’Inde et le Sri-Lanka ne voient que des beaux sourires. Pour la majorité nous ne sommes que des vaches à lait, pour les autres, les riches, nous ne sommes que de pauvres occidentaux en mal d’exotisme.

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  • 19 octobre 2013 à 21:49
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    chère céline,
    tout ce que tu dis est vrai et moi même je le vis chaque jour. Les changements dans les rapports humains a lieu à vitesse grand V, moi-même qui passe de trois à cinq mois par an en Inde en y travaillant pour mon association DEVIDINE,je le vois chaque jour..alors, je n’ai plus envie….
    certes, tes rêves d’adolescente devaient arriver à leur fin, mais même pour moi (très éloignée de mon adolescence) le goût amer d’une culture destructrice de la nature et des rapports entre les hommes est bien présent. Bien à toi ghita

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