Rina, Tulsi, Nilkanta, Deep, Naba, Krishnendu, Sushita et les autres

Rina, mon hôtesse, s’est avérée être prof de sport dans le collège face à sa maison plutôt cossue : un salon, trois chambres, une cuisine et une salle de bain. Plus un jardin potager, une cour, une cuisine extérieure et une mare (« pond ») emplie de poissons morts qui sert de baignoire, lave-vaisselle et lave-linge.

Rina enseigne également la musique, le chant et la danse traditionnelle. Elle a étudié à l’Université de Calcutta où elle a rencontré son mari, Nilkanta. Elle fait partie de ces rares indiennes à avoir eu la chance de faire un mariage d’amour. Rina a 35 ans et est mère de deux polissons de 3 et 8 ans, Naba et Deep.

Très féminine et profondément traditionnelle, Rina n’en est pas moins une femme indépendante. Financièrement, elle gagne plus que son mari : 9000 roupies par mois (180 euros). En qualité d’agent d’assurance, Nilkanta plafonne à 5000 roupies.  Le couple vit avec la vieille mère de Nilkanta, Tulsi. Son mari est décédé il y a dix ans. Une employée à temps plein aide Rina, surbookée, dans les tâches ménagères.

Rien ne lui fait peur. Ce qui  nous est acquis en France reste un combat pour les femmes en Inde : avoir un vélo est subversif, par exemple ! Pourtant Rina pédale, nage, pêche. Elle est prête à tout  faire. Elle adore expérimenter. Rina est une féministe sans en prendre vraiment conscience. Grâce à elle, certains vieux conservateurs doivent ravaler leur salive car elle est maligne Rina, elle agit beaucoup mais sans jamais franchir la ligne jaune. Son mari garde ainsi la face et elle, sa réputation de femme honorable.

Le premier soir, seules dans la chambre (son mari est absent une semaine sur deux), avec son grand sourire et ses yeux constamment émerveillés telle une enfant, Rina m’a confié être heureuse. Très heureuse. Alors son bonheur, elle essaie de le partager. Avec ses élèves. Avec les plus pauvres.

J’ai passé la semaine à faire des bisous à Tulsi, la vieille mère édentée de Nilkanta ! Je l’adore ! Elle câline son fils comme s’il était encore un enfant. Toujours l’air à l’ouest (elle a tendance à zapper la blouse sous son sari, ce qui signifie qu’elle a souvent les seins à l’air…), elle a pourtant bien toute sa tête. Tulsi s’occupe beaucoup de ses petits-enfants et supplée l’employée : cuisine, lavage des sols, de la vaisselle… Elle m’a taxé mon shampooing. Telle une môme, en sortant de sa douche, elle m’a fait sentir ses cheveux. Puis elle m’a taxé ma crème solaire qu’elle a pris pour une crème pour le corps. Tulsi a eu dû mal à comprendre que je ne pipais pas un mot de bengali. Pourtant, je lui disais bien : ami bengladjani na. Que de moments de solitude lorsque je me retrouvais seule avec elle et qu’elle me parlait (ou plutôt criait… c’est qu’elle était un peu sourde, la Tulsi). Parfois, je trouvais quelqu’un pour me traduire ces propos : c’était toujours des trucs adorables…

Avec Nilkanta, tout a commencé par un malentendu. Absent lorsque je suis arrivée à Bali, Rina m’a demandé de rester jusqu’à la veille de son retour, le mardi suivant. Le dimanche, vers minuit, il l’appelle et je les entends parler de moi ; Rina lui raconte tout, même les détails. Une heure plus tard, alors que je dormais, Rina m’a secoué pour m’annoncer, toute excitée, que son mari rentrait plus tôt. Le lendemain matin, encore à moitie endormie, j’enfile mes vêtements occidentaux et annonce à Rina mon départ. Je suis persuadée que si son mari rentre plus tôt, c’est parce qu’il n’aime pas qu’une occidentale dorme dans son lit… En fait, il s’avèrera que s’il rentre plus tôt, c’est pour me rencontrer ! Il est si fier de savoir qu’une française accepte de vivre chez lui quelques jours ! C’est avec Nilkanta que quelques jours plus tard, je partirais à la recherche du village des veuves. A suivre.

Krishnendu… Krishnendu a été mon interprète officiel mais aussi mon confident, mon guide, mon pourvoyeur de cigarettes, mon informateur… Krishnendu a 30 ans et est prof de physique dans le même collège que Rina. D’apparence désinvolte, Krishnendu est en fait pudique. Krishnendu est un poète : il a publie deux recueils. Romantique et sensible, il n’est jamais tombé amoureux. Sa mère lui a  arrangé un mariage. Cela devrait se faire cette année. Il ne sait pas avec qui mais il lui fait confiance. Krishnendu est désespéré de voir ses jeunes élèves de 15 ans corrompus par la culture occidentale. Ils ne pensent qu’aux filles alors que lui préfère lire les poèmes de Tagore. Heureux de pouvoir converser avec une française, on a échangé nos incompréhensions sur la culture de l’un et de l’autre, sans jamais se juger ou se mépriser. Il m’a d’ailleurs dit constater que les indiens les plus pauvres étaient aussi les plus généreux. Que l’accès à l’éducation et à l’université ne rendait pas les gens meilleurs.

En bengali, les mots « merci » et « s’il te plait » n’existent pas. Ce qui donnait dans la bouche de Krishnendu : sit down, wait, follow me, wait, wash your feet, wash your body, brush your teeth, eat, drink… J’ai fini par lui expliquer que j’allais péter un plomb s’il m’ordonnait des trucs toute la journée même si je savais que c’était juste pour me faciliter la vie… Il m’a alors demandé penaud d’ajouter cent « please » a chaque fois qu’il me disait un truc… Krishnendu prie chaque soir avant de se coucher pour la paix dans le monde.

Que serait la vie de village sans les voisins ?

Sushita, prof de bengali toujours dans le même collège m’a fait avoir quelques bons fous rires alors qu’elle bredouillait juste quelques mots d’anglais. Très coquine, elle n’arrêtait pas de se moquer de moi et de mes impairs. Un soir, alors qu’avec Rina, elles déliraient en me déguisant en indienne (sari, trait de sindoor, bidi, boucles d’oreilles…) et que je me moquais de moi-même parce que mes seins ne remplissaient pas la blouse portée sous le sari, Sushita a commencé à me demander, mime à l’appui, si j’aimais lorsque mon copain me léchait les seins… Ensuite, à la nuit tombée, elle m’a traîné chez elle pour me montrer ainsi habillée à ses filles, deux adolescentes aussi timides que leur mère est extravertie. Après s’être prise un pied sur moi, Sushita m’a dit me raccompagner chez Rina. A mi-chemin, nous avons croisé un jeune professeur. Sushita m’a fait signe qu’elle me laissait là avec cet inconnu : qu’il allait me raccompagner. C’te blague ! J’te l’ai traîné pour qu’elle me raccompagne et que le moustachu s’en retourne dans ses pénates.  On a fini le chemin main dans la main, comme deux adolescentes, à rire, chanter et danser.

Et tous les autres, aussi touchants que désarmants : le mari de Sushita bibliothécaire au collège, senior teacher qui m’a tant appris sur les Sunderbans, un homme très cultive et très pudique qui comme « par hasard » se trouvait à l’embarcadère le jour de mon départ la larme à l’oeil, Mister Tiger et tous ceux qui ont defilé chez Rina et Nilkanta pour me rencontrer, ceux qui m’ont invité chez eux (le dernier jour, j’ai pris cinq petits-déjeuners pour contenter tout le monde… ), l’équipe du collège et particulièrement le proviseur qui m’a demandé au pied levé de parler de Subhash Chandra Bose devant 400 gamins qui me regardaient avec des yeux éberlués :  excepté un allemand il y a 7 ou 8 ans, quelques rares touristes égarés et un ou deux travailleurs sociaux, peu d’occidentaux restent une nuit dans le village alors cinq  !

Tous m’appelaient « mashi », c’est-à-dire « auntie »,  soeur de Rina.

Ce qui m’a le plus halluciné, c’est que ces villageois étaient « fiers » qu’une occidentale s’intéresse à leur sort et accepte de partager leur quotidien en vivant dans les mêmes conditions sanitaires qu’eux… Quelque part ils se sont sentis moins abandonnés.

Une pensée sur “Rina, Tulsi, Nilkanta, Deep, Naba, Krishnendu, Sushita et les autres

  • 25 janvier 2008 à 10:14
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    Quelques mots futiles : tu portes bien le rose… 😉
    Pour le reste, l’émotion reste à l’état brut.

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