A Sadec, dans le delta du Mékong, j’irais (Vietnam 2/8)

De siestes dans des hamacs à de serrées parties de cartes sur la terrasse de la Happy Family Guest House, perchée sur un bras du Mékong où nous regardons toutes sortes de bateaux circuler tout en découvrant des fruits exotiques offerts par le jeune Chau, nous apprivoisons le décalage horaire qui nous poursuivait depuis trois jours. 
Enfin reposés, nous avons loué un scooter pour découvrir Sadec, la ville où vivait l’Amant de Marguerite Duras.

Tournage L'Amant« C’est bien un truc de meuf. De surcroît un truc de française que de vouloir aller sur les pas de Marguerite Duras en Indochine… » me serine Matthieu sur la route qui nous mène à Sadec. Arrivés à Sadec, une ville décrite comme « paisible », nous garons le scooter prés d’un joli marché en bordure du fleuve. Instinctivement, je longe le fleuve en direction de la maison du père de L’Amant aka Huynh Thuy Lê. Je ne suis pas déçue. Dans ce pays où la majorité des bâtiments anciens ont été détruits pendant la guerre contre les américains ou par des promoteurs immobiliers peu attachés aux vieilles pierres, la maison de style franco-chinois a de la gueule. A l’intérieur, un grand hall d’entrée ou trois jeunes vietnamiens déjeunent. Une jeune femme s’interrompt, se lève nous demande notre nationalité et enchaîne dans un  français correct : « L’entrée de la maison est payante. Je suis guide. Vous me donnez ce que vous voulez si vous souhaitez des explications ». Très curieuse de ce qu’elle peut m’apprendre de ce que je sais déjà, nous lui proposons de repasser dans un quart d’heure pour la laisser finir de déjeuner. Elle refuse.

Portrait de Huynh Thuy Lê, l'amant de Marguerite DurasSur un mur, des portraits de Jane March et de Tony Leung, les deux acteurs principaux du film de Jean-Jacques Annaud adapté du roman L’Amant de Marguerite Duras, côtoient un portrait en noir et blanc de Huynh Thuy Lê. C’est la première fois que je vois le vrai visage de L’Amant : il avait 23 ans à l’époque de la romance tandis que Marguerite avait 15 ans et comme dirait notre guide : Tony Leung est plus beau… Des photos aussi de sa famille. De son épouse. De ses enfants. De lui, plus âgé. Notre guide nous rappelle que Marguerite Duras n’a jamais posé les pieds dans cette maison qui appartenait au père, un vieux et riche chinois qui ne validait pas l’union entre cette jeune fille colon et son fils en 1929. Le film de Jean-Jacques Annaud, tourné au début des années 90, film pour lequel Marguerite Duras débuta une relation de travail avec le réalisateur avant de se fâcher et de récrire l’histoire en publiant L’Amant de la Chine du Nord car elle trouvait que la jeune fille du film apparaissait trop vénale alors qu’elle se décrivait réellement amoureuse de l’homme de Cholon. Je demandais à notre guide si elle avait vu le film et avec un sourire coquin, le rose aux joues, me répondit « Oui. Une seule fois. Sur Internet » avant de préciser qu’avant l’avènement d’Internet au Vietnam, la version censurée du film durait seulement 20 minutes !

couv-livre-the-loverElle ajouta également que cette maison, au moment du tournage, était un Poste de Police et qu’Annaud avait dû trouver une maison semblable à Can Tho. A l’intérieur de la maison, des boiseries sculptées, des pipes à opium dans une vitrine, un mythique et ancestral lit à opium avec du nacre incrusté, un carrelage fabriqué en Ardèche (si, si !) et une explication singulière sur les us et coutumes des chinois à l’époque pour qui l’eau symbolise la prospérité, qui arrosaient donc les sols à grandes eaux et pour ne pas qu’ils se gondolent/pourrissent creusaient un trou pour laisser les eaux s’évacuer sous la maison. A la fin de la visite, elle nous montre une chambre meublée d’un seul lit avec une moustiquaire et un écran plasma « pour revoir le film entre amoureux» dans la chambre du père-qui-doit-se-retourner-dans-sa-tombe que cette maison soit encore debout 200 ans après sa construction juste parce que la jeune fille qu’il méprisait tant était devenue une romancière à succès, auréolée d’un Prix Goncourt pour avoir narré l’histoire avec son fils…

 lanterne-chinoise-sadecAprès un thé au gingembre offert, nous discutons plus officieusement avec notre guide qui nous explique que cette maison est entretenue par une sorte d’Office du Tourisme local et n’intéresse que les touristes étrangers, et tout particulièrement les français. Elle nous montre le chemin de la très jolie pagode chinoise où est inhumé  L’Amant et celui de l’école (toujours en activité) où enseignait la mère de Marguerite Duras sachant que la maison familiale n’existe plus.

Je suis heureuse. Limite euphorique. Un rêve d’adolescente vient de se réaliser et mon amoureux est le chauffeur du scooter qui m’a emmené jusqu’à cette belle demeure. Je resterais bien une nuit ou deux à Sadec mais nous avons planifié d’aller visiter le « plus grand marché flottant du monde » et Matthieu semble blasé par mes envolées lyriques la larme à l’œil et ma crise soudaine de romantisme aigüe…

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