Mon premier shabbat (Jérusalem)

Les prix des chambres à Jérusalem étaient affolants alors j’ai retrouvé une certaine jeunesse ou pour être plus juste l’inconfort de mes premiers voyages en partageant un lit superposé avec une inconnue dans une pièce de 9m2 avec deux autres lits superposés et presque autant de bigotes illuminées.

Ma colocataire de lit était une juive brésilienne qui vivait dans cette chambre depuis six mois et espérait enfin trouver un logement décent à un tarif raisonnable pour s’installer définitivement en Israël et enfin pratiquer sa religion dans un environnement approprié au respect des règles judaïques (80 NIS le lit au Petra Hostel, petit déjeuner compris) (vacances gratuites blablabla).

En ce jour de shabbat qui débute le vendredi à 16h pour se terminer le samedi à 20h, la quasi totalité des commerces (restaurants compris) sont fermés. Reste les gargotes musulmanes de la vieille ville mais j’étais affamée et ni un kebab ni un falafel pouvait me sustenter.

Alors qu’elle se fardait outrageusement après avoir enfilé un pull à col roulé noir et une longue jupe tout aussi noire avec des bottes vernies, j’osais lui demander conseil. Plus que sympathiquement, alors qu’elle était attendue, elle me propose un grand dîner où se mêleraient juifs pratiquants, nouveaux arrivants et touristes en quête de spiritualité ou juste désireux comme moi de partager les us et coutumes du cru.

A peine, ai-je accepté son alléchante proposition, qu’elle me demande si elle peut utiliser mon index pour éteindre son radiateur électrique et l’interrupteur de notre chambre. A travers les ruelles animées de Jérusalem où se presse une foule de juifs hassidim (ceux avec les chapeaux noirs, les fils qui pendouillent sur leurs cuisses et les bouclettes sur les oreilles), je trotte derrière elle jusqu’au Mur des Lamentations. Nous passons le détecteur de métal et ouvrons notre sac avant de pénétrer sur l’esplanade. Celle-là même où j’avais passé trois passionnantes heures dans l’aprem à regarder les gens prier, évoluer dans l’espace, s’échanger des salutations. C’est que c’était étrange de se retrouver dans cet endroit tant utilisé pour illustrer des reportages télévisés. Ca m’a fait comme la fois où je suis allée au Parc des Princes : j’avais l’impression d’être dans la TV… La foule était bien plus compacte et plus masculine à la nuit tombée. Les plus fervents (enfin, c’est comme ça que je l’interprète peut être à tort) chantaient et tournoyaient couvrant les centaines de psalmodies murmurées devant le Mur. L’ambiance était électrique, à la fête.

Au milieu de la foule, ma colocataire hèle un petit bonhomme qui gesticule autour d’une dizaine de juifs hassidim. Elle peine à se faire remarquer mais finit par réussir à l’apostropher pour lui dire que je souhaite participer au dîner de shabbat. Il me regarde fixement : je ne suis pas très fière de ne pas avoir eu l’idée de m’habiller pour la circonstance… Malgré mon allure un peu pouilleuse de routarde qui a dormi 4 heures sur un sofa miteux, il acquiesce à mon grand soulagement. Je suis alors confiée à un jeune gars qui a l’air sympa. Il s’appelle Daniel et est originaire du Nebraska. Webmaster, il s’est installé en Israël y a deux ans seulement. Son rêve est que ses parents le rejoignent. Se sentant plus israélien qu’américain, il est désormais heureux et en adéquation avec sa foi. Pendant qu’il répond à mes interrogations, mon esprit se détache : qu’il m’est excitant d’être là, ici, devant le Mur des Lamentations, à Jérusalem, incluse dans un groupe de types habillés comme ceux que je croise parfois dans le 19e arrondissement de Paris et qui m’apparaissent si secrets. Après de multiples palabres concernant le chemin à prendre pour se rendre à ce dîner, un juif iranien (sic) se dévoue pour nous guider.

Sur place, une centaine de convives aux allures très différentes, qui va du gars au complet trois pièces au gars qui semble dormir dans la rue, prennent place autour de longues tables. Alors que je tente de m’incruster à celle de Daniel et de ses potes (tous de jeunes américains exilés), je me vois désigner une place sur une autre table. Celle des femmes… Je me retrouve alors coincée entre deux copines occidentales qui ne me parleront à peine tout au long de la soirée et une bibliothèque avec des livres en hébreu.

Un sexagénaire est le maître de cérémonie. Il nous accueille en anglais et en hébreu avec plein de belles paroles et de promesses de vie meilleure. Entre chaque plat copieux qu’il faut attendre que les hommes soient d’abord servis avant que les plateaux parviennent à notre table de donzelles, des chants religieux, des prières et des prises de parole de convives volontaires sur les idées/illuminations/révélations qui ont émaillées leur semaine rythment la soirée. Chaque intervention est ponctuée par une « morale » de notre hôte. Tout sujet politique est interdit sous peine d’expulsion nous rappelle-t-il régulièrement sans se départir de son sourire. Je rêverais oser  me lever pour demander pourquoi trois d’entre eux m’ont littéralement tourné le dos lorsque j’ai répondu oui à leur même question : « Aimes-tu les arabes ? ». Pourtant, je reste assise à ma place comme toutes les femmes malgré les relances de notre hôte, adulé notamment parce qu’il a 14 enfants (oui, oui, de la même épouse me suis-je bien fait précisé…). J’adorerais aborder le conflit israélo-palestinien avec eux mais je comprends vite que ce n’est ni le lieu ni le moment. Plus tard, je comprendrais qu’il est maladroit de vouloir aborder ce sujet avec des citoyens qui le vivent au quotidien et qui refusent d’en faire leur sujet de conversation principal malgré les questions (légitimes) des étrangers. Vivre en Israël et dans les Territoires Palestiniens ne signifie pas parler de guerre en continu. Bien au contraire : gérer sa vie au quotidien prime sur les enjeux (inter)nationaux.

Juste après le dessert, l’un des 14 enfants, un jeune trentenaire affable  me demande gentiment si je peux les aider. Contente d’agir à mon tour, je m’empresse d’acquiescer. Il me suffit dit-il de suivre un adolescent chez lui pour éteindre les lumières puisque lors du shabbat, il est interdit de toucher à l’électricité. Dix minutes de marche accélérée et quatre étages grimpés quatre à quatre sans pouvoir utiliser l’ascenseur, j’arrive essoufflée devant le seuil. Je pénètre timidement derrière lui dans un appartement où à ma grande surprise m’attend toute une famille : grands-pères et grands-mères, oncles et tantes… Quinze personnes démunies car le frigo ronronne bruyamment. Le chef de famille m’accueille chaleureusement et me montre la manip’ pour que l’engin cesse toute nuisance sonore : il me suffit d’enfoncer deux boutons et de faire glisser une languette en plastique. Après moult remerciements, je repars avec une tablette de chocolat.

Le lendemain matin, je remercie ma colocataire de m’avoir permis de vivre mon premier shabbat mais ne peux m’empêcher de lui relater l’épisode du frigo. Il faut vous avouer que sur l’instant, je trouvais amusant de rendre ce service mais après réflexion, je me sentais un peu humiliée… Le mot est soit peut être un peu trop fort mais à quel moment précis alors que toute une famille s’apprête à dîner, l’un des membres se demande à voix haute où ils pourraient trouver un « non juif » (le terme « goy » est devenu péjoratif) pour toucher le frigo !? Suis-je assez impure pour cela à l’instar des Intouchables en Inde, tout juste bons pour les crasses besognes ? Non, me répond-t-elle vivement en ajoutant qu’elle est contre la conversion au judaïsme parce que nous, chrétiens, ne pouvons pas comprendre ce que c’est de respecter 647 commandements, à quel point cela est astreignant et que si on ne naît pas juif, si on ne sent pas privilégié par Dieu, cela peut paraître ridicule effectivement…

EPILOGUE Plus tard, j’ai compris que j’avais passé la soirée chez Mordechai et Henny Machlis dans la colonie juive Ma’alot Dafna à Jérusalem Est.

 

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