Le tourisme où l’art inutile d’être où n’est pas sa place

Souvent, on me demande pourquoi je voyage plusieurs mois par an.

Certains partent sur les traces de Jack Kerouac ou de Gengis Khan. D’autres font le tour du monde des spots de plongée. D’autres s’essaient à la vie d’ermite (réf. Sylvain Tesson, dans une baraque au bord du lac Baïkal). D’autres encore s’aventurent dans l’humanitaire ou s’investissent dans le très à la mode woofing. De mon côté, rien d’aussi exceptionnel : je marche, pédale, rame, monte à dos de mulet, dromadaire ou éléphant, parcours des milliers de kilomètres en cars, jeeps, taxis, rickshaws, pirogues, trains, scooters, ferrys et tous autres moyens de transport usités dans les contrées traversées. Aucun réel autre but que d’expérimenter. Expérimenter notamment l’errance, celle décrite par Raymond Depardon comme une quête d’un lieu acceptable qui deviendrait une quête du moi acceptable.

Comme le temps est un luxe, l’errance est une liberté que l’on se paie pour ne pas se faire ensevelir vivant par un système qui nous préfère triste. Même si, en 2013, cette liberté de voyager n’est plus celle des grands explorateurs et autres aventuriers modernes comme Alexandra David-Néel ou même Louis Malle dans les années soixante en Inde, de nombreux « moments de grâce » justifient, à mes yeux, cette épreuve du déplacement physique de son corps : un sourire sincère et franc. Une jungle dense. Un geste de respect envers son aîné. Le turquoise d’un lagon. Un plat traditionnel partagé. Une ferveur religieuse. Une preuve de bonté. Une parole de compassion. Un précepte de vie inédit. Un corps de vieillard agile. Une solidarité familiale effective. Une curiosité enfantine. Une notion du temps toute relative. Une patience insensée. Un dialogue surréaliste. De sains désirs avoués. Une générosité inattendue. Des espoirs vivaces. La découverte d’une coutume étrangère. Des merveilles architecturales. Une lutte contre les éléments. Une adaptation a un climat non tempéré. Un sentiment de communion avec la nature… Bref ! De la plénitude à l’impuissance, la palette des sentiments lorsqu’on voyage est infinie. Les occasions de mieux appréhender sa propre existence (mise en perspective par rapport à ses propres codes socio-culturels) sont démultipliées.

 

Toutefois, l’errance rimbaldienne peut vite devenir un leurre comme ici, à Bali, temple du tourisme de masse : 2,5 millions de visiteurs en 2011 sur une île qui compte 3,5 millions d’habitants !

 

Adolescente, ces quatre lettres B. A.L. I. me faisaient rêver. J’imaginais des cascades de rizières verdoyantes, des temples aux sculptures qui mêlent la peur de l’enfer et l’attrait du paradis ainsi que des jardins tropicaux luxuriants tel un Eden retrouvé. Je salivais rien qu’à l’évocation de la profusion de papayes, mangues, ananas et autres noix de coco et me promettais d’y poser les pieds un jour.

 

En vrai, les rizières sont belles, les temples parsèment les routes et les fruits exotiques se trouvent en abondance mais après quelques jours, la magie balinaise n’opère pas sur moi… Je culpabilise. Suis-je devenue trop exigeante ? Blasée de l’Asie du Sud-Est ? Imperméable à la gentillesse des balinais ? Je crois que ce qu’il me manque, c’est la spontanéité des rapports avec les locaux. Jamais, je ne me suis sentie autant « touriste » qu’ici avec tout ce que ce mot peut connoter de péjoratif. A Bali, chacun joue son rôle : l’étranger visite, photographie et consomme tandis que le local sourit, encaisse et n’ouvre pas son cœur. Sur ce dernier point, ce serait une question de différence culturelle plus qu’une conséquence
de la barrière de la langue. Chacun à sa place. A moi de trouver la mienne, j’imagine… ou de quitter Bali et ses couples français à Munduck qui nous toisent comme si nous leur avions volé la singularité de voyager dans ce soi-disant village authentique tel que le Guide du Routard doit le décrire avec ses anecdotes racoleuses datant des années 70.

 

(En cherchant les statistiques touristiques sur Bali, je suis tombée sur cet article du Monde, daté de juillet 2012, qui, de témoignages en témoignages, abonde dans mon sens : « On a utilisé la culture comme une marchandise », dénonce Ketut Yuliarsa, poète, metteur en scène de théâtre et natif d’Ubud. Ce cinquantenaire espiègle, qui écrit des poèmes où il est question d' »explorer la route qui mène au-delà du monde, à l’âme, peut-être… », est consterné par l’évolution de son île. « Les Balinais restent des gens profondément attachés à leur religion et à leur culture, ils passent beaucoup de temps dans les temples, respectent les rites. Mais le tourisme de masse bouleverse les pratiques : la diversité des cultures locales, la spécificité des rituels est en train de s’unifier, de s’homogénéiser. On offre un « package » standardisé aux étrangers. »)

 

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