Sunderbans : le village des veuves indiennes

Etre veuve en Inde n’est pas simple.

Dans l’Inde ancienne, la pratique de la sati, interdite par les anglais en 1829, voulait que la veuve se sacrifie en se jetant dans le bûcher crématoire de son époux.

La tradition ne prévoit aucune place pour les veuves indiennes, en particulier dans le nord de l’Inde. A la mort de son époux, une femme ne peut se remarier. Elle est considérée comme responsable du drame, car elle n’a pas su retenir l’âme du défunt. Certaines se réfugient à Vrindavan, un village au sud de Delhi où elles chantent, contre quelques roupies, les louanges de Krishna.

Les épouses vivent dans leur belle-famille. A la mort de leur époux, elles doivent ôter tous ornements et porter le blanc du deuil. Heureusement, la situation évolue notamment dans les villes. Aujourd’hui, certaines veuves comme Tulsi trouvent refuge chez leur fils.

L’année dernière, j’avais été frappée par le nombre de veuves indiennes dans les Sunderbans. Région pauvre de l’Inde, le taux de mortalité est élevé. De nombreuses histoires circulent sur des tigres mangeurs d’hommes. Plus rationnellement, la maladie, les cyclones et les accidents de mer sont les causes plus courantes de décès.

J’avais entendu parler d’un village de veuves indiennes. Arrivée à Pakhirala, j’ai tenté de me renseigner sur l’existence réelle d’un tel village mais difficile d’obtenir une information fiable. J’ai commence à penser que ce n’était qu’une légende.

Pourtant, sur l’ile de Bali, comme promis, Rina a tenté de m’aider à éclaircir le mystère. Une réunion avec des anciens s’est tenue dans la cour. Des appels téléphoniques ont été passés. Le village des veuves existerait bien dans un village nommé Jamespur.

le lendemain avec Nilkanta, nous sommes donc partis à Jamespur vérifier l’information. De bateaux en cyclo-rickshaws, nous avons traversé des villages où ma présence créait de l’animation. J’étais « Celina Richard from France, a film director. » C’est ainsi que Nilkanta aimait me présenter ; je lui ai bien expliqué que ce n’est pas parce que je possédais une caméra que j’étais cinéaste puis j’ai laissé tomber : les langues se déliaient plus ainsi… Un chauffeur de rickshaw bien particulier (une espèce de moto avec une plateforme) nous a conduit chez un politicien local. L’homme nous a donné, de mémoire, les noms et prénoms des treize veuves de son village ainsi que ceux des maris ! Leur particularité ? Leurs époux ont tous été tués par des tigres sauf un : c’était un crocodile. Le village de Jamespur fait face a la jungle : il est aisé pour les tigres de traverser la rivière.

Cet homme nous a donné également le nom de quatre jeunes veuves (être veuve à 20 ans… l’horreur… impossible de se remarier excepté dans de très rares cas…) d’un autre village : Andpur. En fait, il n’existe pas un mais plusieurs villages où le nombre de veuves est élevé. Il existerait toutefois bien un village « officiel » de veuves indiennes avec une sorte de coopérative féminine où elles trouveraient travail et toit. A vérifier.

Nous nous en sommes donc allés à la rencontre de ces treize femmes. Nous en avons rencontré cinq. Deux étaient parties pêcher dans la jungle. Une était au travail (cuisinière dans une école). Nous n’avons pas eu le temps de rencontrer les autres. Toutes vivaient avec la famille de leurs fils. L’une d’elles faisait la fête chez des amis.

Toutes étaient très étonnées mais fières que je m’intéresse à elles. Malgré les difficultés de compréhension à cause de la langue (Nilkanta ne parle pas très bien anglais), la connexion entre femmes a bien fonctionné. Elles ont compris mon désir de les rencontrer pour qu’elles sachent, elles qui sont complètement coupées du monde (et pas seulement le monde occidental), qu’une inconnue connaisse leur existence et pense à elles. Toutes ont accepté, souvent émues, que je les photographie. J’espère juste que je ne leur ai pas donné quelque espoir sur la suite des événements.


Kusum GAYEN – 70 ans – Veuve depuis l’âge de 53 ans. Son époux s’appelait Nitai. Il a été tué par un tigre.

Raymani MISTRI – 70 ans –  Veuve depuis l’âge de 60 ans. Son époux s’appelait Keshob. Il a été tué par un tigre.

Tulsi BISWAS – 50 ans – Veuve depuis l’âge de 30 ans. Son époux s’appelait Joyotish. Il a été tué par un tigre.

Fulbasi MONDAL – 55 ans – Veuve depuis l’âge de 39 ans – Son époux s’appelait Amulla. Il a été tué par un tigre.

Japati MAZI – 80 ans – Veuve depuis l’âge de 35 ans – Son époux s’appelait Fakir. Il a été tué par un tigre.

La prochaine fois que je retourne en Inde, je veux rencontrer Renuka BALA, Bibi HALDER, Jamuna MONDAL, Mati BALAL BARKANDAZ, Alladi GAYEN, Haridusi GAYEN, Nisa GAYEN et Shilpi MALLICK, manquées cette fois-ci.

Merci Mesdames pour votre accueil…

2 pensées sur “Sunderbans : le village des veuves indiennes

  • 6 septembre 2009 à 14:40
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    chere celine je connais le probleme mes veuves a khajuraho vivent seules ayant refuse de continuer a vivre dans la famille du mari ou peut etre celle ci les a mises a la porte.
    Notre association en a pris en charge trois pour un total de 9 enfants nous nous efforcons aussi de par le biais du micro credit de trouver des solutions pour les aider a gagner leur vie
    a bientot et bien a toi affectuesement Ghita

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  • 6 février 2008 à 15:32
    Permalink

    Bonjour Céline,
    Je me souviens avoir lu, il y a une dizaine d’années, un fait relatant un retour de la pratique de la sati.
    Il semblerait que cette tradition ne soit pas complètement éteinte (sans vouloir faire de mauvais jeux de mots).
    A bientôt.
    Vincent.

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