Wogo m’a tuer (Bajawa – Florès)

« Pourquoi c’est touristique ici ? » m’a demandé un français auprès duquel je venais de m’enquérir que tout allait bien pour lui : il hurlait, hagard, des «fils de pute» à je-n’ai-pas-compris-qui sous le regard mi-amusé mi-ahuri des habitants de Bajawa, témoins de la scène. « Bah, y a des villages tribaux qu’ils écrivent les guides de voyage » lui ai-je répondu.

La description du village de Wogo dans le Lonely Planet nous plaît bien. Désormais à l’aise avec un scooter, malgré notre gadin à Alor, nous filons, un matin, dans le village animiste. Sur place, nous garons notre engin à l’entrée du village et pénétrons avec timidité dans le village qui, pour vous le décrire simplement, est un grand terrain sablonneux avec deux rangées de maisons traditionnelles en bois. Au milieu, des constructions, symbolisent les ancêtres mâles et femelles. Nous rencontrons rapidement Maria, une villageoise qui parle très bien anglais et qui est là pour faire le lien entre les touristes et les vieux du village. Elle nous explique que les habitants de Wogo pratiquent des rituels animistes mais sont convertis au catholicisme. Elle nous invite le lendemain à assister aux communions de dizaines de pré-adolescents de Wogo et des environs. S’ensuivra une fête de village où des mets traditionnels seront servis et où l’on dansera. On peut même dormir chez elle nous dit-elle afin que nous puissions savourer leur alcool de riz sans modération. Banco !


Vue à 360° du village animiste Wogo (Indonésie) par akavps

A l’aube, nous filons à l’église de Matoloko. Nous invitons notre nouveau pote, Valou, un jeune saisonnier lillois, à nous suivre. Nous sommes les trois seuls touristes dans cette église blindée d’indonésiens sur leur 31 mais où il est flagrant que différentes classes sociales sont représentées. Les femmes les plus huppées ont le visage grossièrement blanchi par des fonds de teint clair qui dégoulinent malgré les ventilateurs qui tournent à fond. Le prêtre a l’air sympa. Il gesticule beaucoup. A un moment, il brandit des cœurs rouges clignotants qui font bien rire l’assemblée. Pour imager l’amour de son prochain ? La cérémonie s’éternise. Valou n’en peut plus mais depuis qu’il sait que de la viande de chien est au menu du jour, il prend son mal en patience. Pour vous dire vrai, c’est moi qui insiste pour que nous restions pendant toute la cérémonie ; des villageois de Wogo peuvent nous repérer et ainsi serons-nous peut être mieux accepter à la fête ? Dans tous les cas, je me dis que notre présence peut nous assurer une petite légitimité pour la suite des festivités. Voici enfin venue l’heure de la distribution des osties. Hop hop hop ! Trois Ave Maria puis direction Wogo.

Maria nous propose de déposer nos sacs à dos dans sa maison à quelques mètres de l’entrée du village avant de nous inviter à entrer dans une maison traditionnelle pour déjeuner. Une fillette de dix ans, maquillée et vêtue d’une robe de princesse rose, est assise devant une table basse sur laquelle est posée une boîte en carton avec une fente : nous glissons un billet comme la coutume le veut. Dans la maison, sont présents une petite dizaine d’hommes, femmes et enfants. Certain(e)s sont déjà bien alcoolisé(e)s. Ils nous entraînent sur une piste de danse devant la maison où une dizaine d’enceintes crachent une musique indonésienne pop. Nous assurons le spectacle pour satisfaire leur curiosité. Je ne mangerais pas de nouveau de la viande de chien. Alors qu’au Cambodge, elle m’avait été servie avec une sauce à la noix de cajou, ici, il semblerait que ce soit différent ; les gars me disent que la sauce pimentée ne leur permet pas vraiment de se rendre compte du goût et de la texture de la viande.

Alors que nous espérions nous reposer un peu avant la grande fête du soir, un gars de notre hôtel débarque et nous supplie d’honorer notre promesse : la veille, dans un élan de générosité, nous avions accepté de passer à la fête de la sœur d’un de ses meilleurs amis. Pour ne pas lui faire perdre la face, nous le suivons dans un autre village. Une autre petite fille peinturlurée vêtue d’une robe rose avec une boîte en carton posée devant elle, nous sourit. Nous glissons de nouveau un billet et, pour ne pas vexer nos hôtes, nous re-déjeunons. Pas de viande de chien au menu, ici. Juste du bœuf et du porc. Repus, nous devons assurer de nouveau le spectacle sur de la musique pop indonésienne crachée par des dizaines d’enceintes. L’ambiance est toutefois moins lourde qu’à Wogo. Des stagiaires de notre hôtel sont présentes. Nous comprenons enfin notre rôle : aider le gaillard à se faire mousser auprès d’elles dans le style « T’as vu ? Je suis grave pote avec des boulés ! Bah ouais baby, je suis un mec trop cool que tout le monde kiffe ! ». En vrai, il nous parlera quasiment plus dés le lendemain. Cela dit, je ne pense pas qu’il ait conclu avec l’une d’entre elles  et surtout pas avec la plus jolie qui préférait se frotter à Valou et Matthieu tandis que ses copines ricanaient.

De retour à Wogo en fin de journée, Maria insiste pour nous emmener sur le lieu où se situait originellement le village de Wogo et nous raconte, le plus sérieusement du monde, l’histoire d’un géant dont je n’ai pas retenu tous les tenants et les aboutissants.

En fin de journée, alors que le soleil va se coucher, nous laissons Valou s’en aller à scooter à Riung. Je tente de le dissuader car pour avoir fait ces 70 kilomètres à pied et en auto-stop, quelques jours auparavant, je connais bien la route (et ses énormes nids-de-poule) : seuls trois villages (dont un très peu hospitalier) se situent entre Bajawa et Riung. Si jamais, il lui arrive une couille mécanique, il est seul au monde, me dis-je. Aucune de mes paroles ne le convaincra. Nous lui faisons promettre de nous envoyer un petit mail dés qu’il le peut.

De notre côté, nous retournons à Wogo avec Maria ; son époux qui travaille toute la semaine sur des chantiers et ne rentre que le week-end est là. Déjà ivre, il nous propose d’aller faire la fête, laissant Maria et ses deux jeunes enfants, à la maison… Alors que nous nous attendions à une folle ambiance, réunissant tous les animistes de la région, nous comprenons que seules quelques familles ont installées leurs sound system à quelques mètres les uns des autres, diffusant tous leur propre son ! C’est la  cacophonie et comme dans l’après-midi, tous veulent esquisser quelques pas de danse avec nous. Nous sommes des invités d’honneur dans chaque maison. Dans chaque maison, nous devons donner le meilleur de nous-même pour ne pas décevoir nos hôtes. Ereintant. A trois heures du matin, nous abdiquons et rentrons nous coucher. Maria nous attend ! Nous comprenons qu’elle se sent responsable de nous et est inquiète car la fête peut vite dégénérer à cause de l’alcool qui circule à flot nous dit-elle. Il faut vous avouer qu’effectivement, l’ambiance était pesante. Tous sont très pauvres et il n’est pas vrai que la misère est moins pénible au soleil…

La nuit sera un enfer… A notre lever à 7 heures du matin, les sound system crachent encore leur musique infernale tandis que Maria reproche à son époux d’être saoul et de ne pas s’occuper des enfants. Enfants qui pleurent car leur petit-déjeuner n’est pas assez copieux… Ils ont faim et nous n’avons que quelques gâteaux à leur offrir. Nous laissons de l’argent à Maria qui tout d’abord le refuse mais devant notre insistance, finit par l’accepter avec un sourire.

Depuis cet épisode «Wogo», Matthieu refuse toute incursion dans des villages tribaux animistes : « Ah non hein ! Plus de tourisme chez les ivrognes ! Nous n’y avons pas notre place. »

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